Suicides réseaux sociaux

Depuis le début du mois d’août, le Royaume-Uni est secoué par une vague de suicides d’adolescents : 5 en 3 semaines. Point commun à ces suicides : ces adolescents étaient harcelés sur le réseau social ask.fm. Marc Ferrero, psychologue clinicien à Lyon livre son analyse sur ce drame.  

Ask.fm, c’est quoi ?

C’est le nouveau réseau social en vogue chez les jeunes. En 3 ans, le site créé en lettonie a vu son nombre de membres exploser : plus de 60 millions de par le monde aujourd’hui.  Son principe est très simple : en vous créant un profil, vous êtes libre de poser des questions à n’importe quel autre membre inscrit. Vous n’avez plus besoin que la personne vous ajoute à sa liste d’amis pour lui parler. Il n’y a quasiment plus de barrières entre les membres. D’où un harcèlement rendu plus aisé. Tout se fait via des questions (ask signifie demander en anglais), qui s’affichent ou pas sur notre mur, selon notre volonté. Explications et analyse.

Le Royaume-Uni sous le choc

Le 7 août, le Daily Mail fait sa une avec les photos de 4 adolescents qui se sont suicidés après avoir été victime de harcèlement sur ask.fm. A ceux-ci, s’ajoute Hannah Smith, 14 ans, qui s’est pendue début août. Selon son père, la jeune fille était harcelée moralement sur le site, les messages allant de l’insulte sur le physique (« T’es une fille ou un garçon ? ») à l’incitation au suicide. Cette vague de suicides a choqué au Royaume-Uni, le Premier Ministre David Cameron appelant même à boycotter ce genre de sites. Les parents des victimes demandent, eux, la fermeture définitive du réseau social.

Est-on allé trop loin ? : l’analyse de Marc Ferrero

PsychoEnfants : Comment de « simples » questions peuvent-elles pousser une adolescente de 14 ans au suicide ?

Marc Ferrero : L’adolescence est une période très fragile sur le plan psychologique et en particulier sur le plan narcissique, physique. Entre 13 et 15 ans, les adolescents se posent énormément de questions sur leur physique puisque c’est l’âge des bouleversements hormonaux. Les adolescents expriment généralement un malaise à propos de ces changements physiques. Alors si en plus d’autres personnes, de l’entourage ou non, viennent percuter les sentiments de l’adolescent, cela va le beaucoup le perturber. Ces questions peuvent engendrer la dysmorphophobie, la crainte d’être différent des autres et d’être difforme.

Cela se conjugue avec la crise identitaire qui survient à cette période. Les adolescents se cherchent une identité et évidemment d’une identité sexuée, entre jeune homme et jeune fille. Ici, on a visiblement mis en doute l’identité sexuée de cette jeune fille, ce qui a dû la conforter dans son inquiétude et sa phobie.

PE : Les réseaux sociaux ont-ils changé la donne en matière de harcèlement ?

M.F. : Les adolescents n’ont pas encore réalisé que les réseaux sociaux ne reflètent pas entièrement la réalité. Ils prennent pour argent comptant ce qui se dit ou ce qui se fait sur les réseaux sociaux. Ils ne perçoivent pas la virtualité du réseau social. Ils sont tout étonnés de voir d’autres personnes s’emparer de ce qu’ils écrivent sur Facebook, Twitter, etc. Ils pensent tenir un journal intime mais ne réalisent pas qu’il est public.

PE : On a le sentiment qu’ask.fm casse les dernières barrières d’intimité. N’assiste-t-on pas à une escalade des réseaux sociaux vers toujours moins de vie privée ?

M.F. : Le mot est juste, il y a une véritable « escalade » de l’affichage de la vie privée des gens. Les personnes étalent leur vie privée sans en mesurer les conséquences. Chez les adolescents, il y a une dimension de spectacle, de représentation dans cet affichage. Mais ils ne mesurent pas les effets à court terme. Notre société a besoin de gens qui se dévoilent, parlent d’eux. Dès lors, on a le sentiment d’exister, de sortir de notre niche pour aller à la rencontre du monde. Il a l’idée de toute-puissance, d’être connu et de connaître beaucoup de gens, même de manière superficielle.

PE : Que pensez-vous du boycott ou de l’interdiction de ce genre de sites ?

M.F. : Je ne suis ni pour l’un ni pour l’autre, mais pour l’éducation, que ce soit à l’école ou en famille. Il s’agit d’accompagner et d’aider les enfants à se défendre, leur apprendre à argumenter. Aujourd’hui, on ne peut plus rien interdire, dans le virtuel tout est possible. Si ce site disparaît, il renaîtra ailleurs sous un autre nom. Il faut agir dans le milieu familial. D’abord, il ne faut pas laisser les enfants et les jeunes ados sans surveillance devant un écran. C’est étonnant de voir à quel point les parents font confiance à leurs enfants en les laissant seuls devant un écran, sans savoir ce qu’ils font. C’est donc d’abord une question de contrôle, puis d’éducation. C’est aux parents ou aux établissements scolaires de sensibiliser aux dangers d’Internet, de différencier le réel du virtuel. Les parents ont une vraie responsabilité et ce dès la petite enfance. Plus tôt a lieu le contact avec l’écran, plus le risque d’addiction plus tard augmente. La relation humaine est très importante et l’estime de soi de l’adolescent à valoriser.

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Le 23/08/13

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