Bébé congelé

Ce mardi 22 avril, un bébé congelé a été découvert à Moirans en Isère. C’est le compagnon actuel de la mère qui a retrouvé le corps alors qu’il voulait prendre un plat surgelé. Après une journée de réflexion, l’homme s’est décidé à avertir la police. La femme, assistante familiale en arrêt maladie depuis février, a été présentée au juge d’instruction pour « homicide sur enfant de moins  de 15 ans ».

 « Désemparée » par cette nouvelle naissance, la mère a étranglé son fils avant de le mettre dans le congélateur. Pourtant, son entourage la qualifie de « bonne mère » étant déjà parente de deux enfants de 2 et 8 ans. Pendant sa garde-à-vue, « elle a indiqué qu’elle avait accouché seule le 14 mai 2012 dans sa salle de bain et qu’elle ignorait qu’elle était enceinte » exprime le magistrat. Personne n’avait remarqué sa grossesse puisque la jeune femme avait seulement pris 5 kilos.

 Peut-on parler de déni de grossesse ?

 Questions au professeur Israël Nisand, chef du département de gynécologie obstétrique au CHU de Strasbourg et à Sophie Marinopoulos, psychiatre et psychanalyste au CHU de Nantes, auteur de Dans l’intime des mères, chez Fayard.

La mère était-elle dans le déni de grossesse ?
Pr. Nisand : On parle de déni quand une mère refuse de signaler sa grossesse à son entourage et quand, parfois, elle se le cache à elle-même jusqu’à ne plus en ressentir les signes. Le déni touche tous les âges, toutes les classes sociales. Les raisons du déni varient suivant les personnes et leur histoire : le mari ne veut pas de l’enfant, la grossesse n’arrive pas au bon moment, elle est le fruit d’un viol… Si le déni est peu profond, la femme a recours à une IVG. S’il est plus grave, elle accouche puis abandonne le bébé. Si le déni est plus intense, elle ira jusqu’à tuer son enfant. À Strasbourg, je vois chaque année une vingtaine de dénis graves. C’est plus fréquent qu’on ne le pense.

Comment et pourquoi une mère peut-elle en venir à de telles extrémités ?
Pr. Nisand : Je crois surtout que pour ces mères qui commettent un infanticide, le bébé n’existe pas. En le tuant, elles annulent une réalité à laquelle elles ont refusé de se préparer. D’autre part, quand les causes ne changent pas, les conséquences restent les mêmes. En clair, une femme qui n’est pas prête à enfanter pour x raisons et qui tue son bébé réitérera son meurtre si elle tombe de nouveau enceinte.

Pourquoi a-t-elle conservé le corps de son bébé ?

Sophie Marinopoulos : Cette femme n’a voulu ni l’enfant ni sa mort. Elle a conservé le corps du bébé, comme le font beaucoup de mères. Ce corps représentait, à ses yeux, le témoin d’un acte, d’une souffrance qui un jour pourrait être révélé aux yeux de tous. Dans de telles situations, le congélateur est d’ailleurs souvent utilisé comme une façon de garder le mort et son corps, de le rendre vivant. En réalité, ces femmes sont souvent dépassées et surprises par elles-mêmes. Elles demandent à être jugées pour être reconnues socialement. Si on regarde le compagnon, on lit l’incompréhension sur le visage de Monsieur. Tandis que sur celui de sa femme, il y a un “gel des affects”. Elle est totalement vide d’émotions, comme absente. Cette découverte des corps, c’est comme si on la réveillait. Elle sait sans savoir. C’est très fréquent dans l’infanticide.

Comment peut-elle rester une bonne mère aux yeux de ses autres enfants ?
Sophie Marinopoulos : Ce sont deux histoires différentes qui arrivent à une même femme. C’est ce qui perturbe notre société. Elle n’a pas réussi à investir cette grossesse. Il s’agit d’un trouble de la représentation. Lors du premier trimestre de la grossesse, les femmes parlent des changements de leur corps. Puis, elles commencent à distinguer l’enfant d’elles : “Il bouge.” Enfin les trois derniers mois, elles intègrent le fait qu’il est un être à part entière et qu’ils vont se séparer physiquement l’un de l’autre. Ce travail n’a pas été fait, ce qui ne l’empêche pas d’être une bonne mère par ailleurs. Toutefois, pour la famille, ce sera très difficile d’oublier.
Ces fils devront faire la part des choses en essayant de ne pas regarder leur mère à travers cet acte uniquement, en se rappelant qu’ils ont eu une vraie relation avec elle et qu’ils doivent la préserver.

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