Violences

Mardi 19 mars. Un garçon de 15 ans est poignardé à la carotide par un autre élève, en plein cours de plomberie, dans un lycée professionnel à Blaye en Gironde. Le jeune agressé est mort dans la nuit de mercredi à jeudi au CHU de Bordeaux. L’auteur présumé, un mineur de 17 ans, a été mis en examen jeudi soir à Bordeaux du chef d’homicide volontaire et placé en détention provisoire. Ce nouveau fait de violence en milieu scolaire pose la question d’un accroissement du phénomène. Simple surmédiatisation ou véritable problème?

État des lieux avec nos experts Claude Lelièvre, spécialiste en histoire de l’éducation et Christine Arbisio, psychologue et psychanalyste.

Psychoenfants : La violence en milieu scolaire est-elle un phénomène nouveau ?

Claude Lelièvre : Malheureusement, ce n’est pas la première fois que quelqu’un meurt suite à des coups dans le secteur scolaire. Il y a 250 ans cela était déjà observé.
Pour ces trente-cinq dernières années, si nous faisons une statistique un peu arbitraire, nous comptabilisons en France neuf morts dans des établissements du secondaire, dont deux dans des établissements privés.
Cependant, durant ces vingt dernières années, ces actes ont incontestablement été plus médiatisés. Tandis qu’autrefois, ils apparaissaient dans les faits divers, aujourd’hui ils sont médiatisés comme un problème de violence scolaire. Il y a toujours eu de la violence au sein des établissements et il y en aura encore. À mon sens on ne peut pas totalement l’éradiquer mais il est possible de la diminuer.

P.E : Avez-vous une idée des chiffres réels aujourd’hui ?

C.L : Il est difficile d’obtenir des chiffres car l’institution a toujours tenté de sous-estimer l’importance du phénomène, et cela d’autant plus lorsque nous n’avons pas à faire à des lieux dits sensibles.

P.E : Nous observons de plus en plus des bandes rivales qui règlent leurs comptes au sein des établissements scolaires. Evoque-t-on la même violence ?

C.L : Quand quelqu’un se fait agresser pour des questions de règlements de compte à l’intérieur d’un établissement scolaire, il ne s’agit pas à mon sens de violence scolaire. Cela aurait pu se passer dans une gare, ça n’a rien à voir avec le fonctionnement de l’école.

P.E : Les représentants de la violence scolaire répondent-ils à un profil type ? Ont-ils des points communs ?

C.L : Les sociologues réalisent des enquêtes de victimation qui consistent à demander aux élèves si dans l’année précédente, ils ont exercé des actes violents (si oui, lesquels ?) et s’ils en ont reçu.
Toutes ces enquêtes montrent qu’il n’y a pas de profil type d’élève violent et pour ma part, en ce qui concerne mon enquête historique, il y a eu des violences de tous types y compris dans les établissements les plus huppés et cela depuis 250 ans. La violence n’a pas lieu automatiquement dans des établissements dits sensibles.

P.E : Quels sont, selon vous, les facteurs explicatifs de cette violence ?

C.L : Selon une enquête réalisée en France par l’Inserm les deux variables les plus explicatives sont le sexe et l’âge.
En ce qui concerne le sexe, les garçons ont toujours été plus violents que les filles. Si l’on s’intéresse à l’âge, on observe une augmentation nette de la violence de 11/12 ans à 15/16 ans. Après 16 ans, les comportements violents sont amenés à décroître.
En troisième position, apparaissent l’origine sociale et les résultats scolaires, mais ces deux facteurs sont beaucoup moins importants.
Par exemple, les garçons ayant plus de 16 de moyenne déclarent commettre plus d’agressions de différents types, à l’exception des vols, que les jeunes filles ayant moins de 7 de moyenne. L’échec scolaire est donc ici moins explicatif que le sexe.

P.E : Quels dispositifs peuvent être mis en place rapidement pour y faire face ?

C.L : Je pense dans un premier temps que les enseignants devraient tous être formés à la gestion de leur propre stress et des conflits, même s’ils n’exercent pas dans des établissements sensibles. Je ne parle pas ici d’un discours mais d’une formation pratique.
Chaque établissement doit établir des règles claires et homogènes, de façon à ce que chaque enseignant ait le même type de réponse face à une transgression. Dans le cas contraire, chaque élève va se soumettre aux règles arbitraires de chaque professeur, et risque de considérer parfois qu’il est victime d’injustice ; cette dernière étant génératrice de violence.
Ainsi, les violences enregistrées diminueraient de moitié selon une étude américaine.

P.E : Vous n’êtes donc pas pour l’intervention d’équipes extérieures ?

C.L : Je suis pour l’intervention de la police s’il s’agit de bandes rivales uniquement, car l’origine du problème est extérieure à l’école.
Vous savez, les grandes tentations sont toujours de dire que la violence à l’école vient uniquement de l’extérieur, ou alors qu’elle est systématiquement issue de milieux marginaux.
Je pense que la seule façon de répondre à cette violence est d’y répondre de manière interne et collectivement. Il faut arrêter de s’attarder sur les caractéristiques individuelles. Un enseignant est agressé parce qu’il est enseignant, non pour des facteurs personnels. Seule une considération collective peut tendre vers la diminution de ce phénomène.

Quels sont les mécanismes sous-jacents à cette violence ? S’agit-il d’actes gratuits ou de véritables messages qu’il faut entendre ?

Zoom sur une approche plus psychologique, avec Christine Arbisio, psychologue et psychanalyste.

Psychoenfants : Cette violence est-elle gratuite ou à travers ces actes cherchent-ils à exprimer quelque chose de plus profond ?

Christine Arbisio : La violence gratuite n’existe pas, il est évident que ces jeunes expriment un malaise.
Plusieurs causes peuvent être à son origine. La cause la plus profonde étant certainement un manque de reconnaissance de ces jeunes qui ont des difficultés à trouver leur place dans la société.
L’école reste le dernier lieu où il peut y avoir une égalité des chances pour les enfants mais paradoxalement c’est aussi là que l’enfant peut dire à quel point il se sent exclu socialement, ou culturellement.

P.E : On cite également beaucoup le déficit de l’autorité…

C.A : Pour moi, cela va plus loin que ça, il s’agit d’un déficit global de tous les repères symboliques, dont l’autorité. Mais la présence de cette autorité n’a d’effet que si l’on peut désigner à l’enfant quelque chose de positif, en même temps que l’on lui insigne une interdiction.
Ceci explique le contexte actuel, mais ne rend pas compte intégralement de la violence scolaire.
La seule chose qui pourrait faire régresser cette violence est de remettre des êtres humains dans des établissements ; des éducateurs, des infirmiers, pour établir simplement une relation avec l’élève.

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