nazaire

À St-Nazaire, l’enquête se poursuit concernant la famille qui était enfermée chez elle depuis plusieurs années. Les parents viennent d’être placés en garde à vue. 

On en sait un peu plus dans l’affaire de cette famille de St-Nazaire retrouvée prostrée chez elle et dont la mère avait feint le malaise, dans la nuit de vendredi 4 à samedi 5 janvier, pour faire venir les pompiers. Elle ne supportait plus l’enfermement vraisemblablement imposé par le père de famille, Dominique Barreteau, depuis un à trois ans. Celui-ci aurait eu tendance à percevoir le monde comme une menace. Ainsi, les trois filles du couple n’étaient plus scolarisées depuis l’automne 2009 au collège Sainte-Thérèse, mais avaient été inscrites au CNED (Centre National d’Enseignement à Distance).

Les enfants entendus

Mercredi 9 janvier, les parents ont été placés en garde à vue afin que les enquêteurs en découvrent plus sur les conditions de vie de la famille. L’aînée des enfants qui vivait ailleurs aurait expliqué aux enquêteurs que son père faisait peser une grosse pression psychologique sur la famille. Les deux autres enfants majeurs, âgés de 19 et 20 ans, ont été entendus par les enquêteurs et relogés tandis que les deux plus jeunes (14 et 17 ans) sont toujours hospitalisés.

Marc Ferrero, psychologue clinicien et Eve Josse, psychologue, psychothérapeute et auteure de Le traumatisme psychique chez le nourrisson, l’enfant et l’adolescent (De Boeck), répondent à nos questions.

Ces enfants ont été décrits comme « prostrés » et présenteraient des retards de développement. En quoi cette séquestration peut-elle conduire ou renforcer cette attitude ?
Marc Ferrero : Tout d’abord, il faut rester très prudent devant une telle découverte de situation qui paraît difficilement envisageable au XXIème siècle et pourtant qui, selon mon expérience, existe quelquefois. Nous ne connaissons, ici, ni la culture familiale, ni les origines ethniques et religieuses, ni les antécédents familiaux. En outre, l’âge des enfants interroge encore plus dans la mesure où certains sont adolescents et d’autres majeurs.
Bien sûr, une séquestration va générer des retards de développement sur tous les plans qu’ils soient physiques ou psychiques. Sur le plan physique, il existe très fréquemment des déficits staturo-pondéraux, des visages émaciés et des os fragiles ou déformés par le manque de grand air et de soleil ou de luminosité. Sur le plan psychique, ces enfants souffrent donc d’isolement et sont la plupart du temps phobiques des relations humaines : ainsi ils craignent le contact, ne savent pas comment réagir et fuient les apprentissages qui les mettent forcément en échec. Ils ont également un vocabulaire très pauvre. Il m’est arrivé de voir des enfants séquestrés très en retrait de tout ce qui pouvait leur être proposé en raison d’un passé sans sollicitations et sans rencontres avec d’autres êtres humains.

Eve Josse : Les enfants et les adolescents soumis à la violence intrafamiliale frappent souvent par leur caractère passif, aboulique et apathique. Cette altération de la personnalité résulte de l’absence de contrôle sur l’environnement. Après des événements traumatiques répétés sur une longue période, les jeunes victimes manifestent fréquemment un recul dans les apprentissages ou une perte des aptitudes acquises. Le ralentissement du fonctionnement intellectuel, la difficulté de fixer son attention sur les tâches scolaires et le désinvestissement de l’école peuvent avoir des répercussions négatives sur l’acquisition des connaissances et conduire à une baisse des résultats scolaires, voire à des échecs. Il est pertinent de penser que les violences ont commencé bien avant la séquestration. Ces adolescents sont privés d’instruction depuis plus de 3 ans mais vivaient probablement déjà auparavant dans un contexte peu propice à l’apprentissage.

Les enfants du couple étaient des ados. Peut-on émettre des hypothèses expliquant pourquoi ils ne se sont pas davantage rebellés ?
M. Ferrero : Certains enfants sont assignés à la folie de leurs parents comme on dit qu’on est assigné à résidence car ils vivent au domicile de leurs parents sans autre choix possible. Aimer ses parents est au cœur de chacun d’entre nous et si l’ouverture au monde ne se fait pas, l’attachement perdure sans possibilité de critiquer et de comparer. Aussi les parents gardent leur aura sans même avoir besoin de terrifier l’enfant. Puis, ils seront porteurs d’une détresse qui va s’exprimer de différentes façons (violence, peur de l’inconnu, de l’extérieur…) mais toujours inadaptée aussi aux situations qui se présenteront…

E. Josse : L’incapacité à agir sur son univers et à mobiliser autrui à considérer ses besoins engendre chez les enfants et les adolescents gravement maltraités ce que l’on nomme la « résignation acquise » ou « impuissance acquise ». Cette absence de maîtrise sur les violences intrafamiliales provoque leur défaite mentale devant le danger. Cette démoralisation et passivité induites s’accompagnent souvent d’états dissociatifs, les jeunes victimes se réfugiant dans l’imaginaire pour échapper à leur environnement mortifère. Dans de tels contextes, elles ne développent qu’un registre limité de capacité d’autoprotection, d’analyse et d’action. L’« impuissance apprise » est susceptible d’être réactivée tout au long de l’existence à chaque fois que la personne est confrontée à un danger ou à une situation rappelant le traumatisme initial.

Est-ce parce que c’était vraisemblablement leur père le responsable ?
M. Ferrero : Le père est certainement au centre de ce dispositif avec l’idée que ses enfants sont sa possession et que les enfants n’ont que des devoirs comme ses parents n’estiment n’avoir que des droits… Cependant, il peut arriver que la mère fasse preuve d’une cécité qui laisse incrédules les acteurs sociaux…

E. Josse : Les troubles sont généralement plus sévères si l’auteur est un membre de la famille censé protéger la victime tel le père ou la mère. Plus une victime est jeune, plus il est probable que son agresseur soit un membre de l’entourage proche, qu’elle vive en permanence sous son contrôle et soit incapable de lui échapper. La victime va être amenée à ajuster son comportement et ses attitudes afin de ne pas contrarier l’agresseur ; elle se conforme à ses attentes, voire s’applique à lui plaire. Dans ce type de contexte, les enfants peuvent développer dès leur plus jeune âge un « faux self », une personnalité d’emprunt soumise aux exigences de leur environnement. Cette adaptation se fait au détriment de leur développement personnel. En grandissant, nombre d’entre eux éprouveront des sentiments d’inutilité, de vide, d’absence de joie de vivre, de solitude et d’abandon, ils seront dans l’ignorance de ce qu’ils désirent et auront l’impression de ne pas être eux-mêmes ou d’ignorer qui ils sont.

Pourront-ils un jour surmonter ce retard ? Ce traumatisme ?
M. Ferrero : Il faut s’entendre sur le terme « surmonter »… Tout dépend, bien sûr, de la durée de la séquestration, de l’âge auquel elle est intervenue, du fait qu’il y ait eu ou non des coups, des menaces, des violences envers les enfants ou entre les membres du couple. Plus la séquestration est longue, plus les séquelles sont importantes et certaines sont irréversibles que ce soit sur le plan physique ou psychique. Le déficit intellectuel, le déficit physique et la pauvreté affective sont très fréquemment présents et pour surmonter ces manques, une prise en charge éducative et psychologique intensive est indispensable. Elle sera faite de patience, de tolérance, de compréhension et de chaleur humaine.

E. Josse : Ces familles sont souvent dysfonctionnelles à de multiples niveaux. Les jeunes victimes ne reçoivent généralement pas d’appui du parent non-maltraitant notamment parce qu’il peut lui-même subir cette violence intrafamiliale. De plus, les enfants de Saint-Nazaire, parce qu’ils ont été séquestrés, ont été privés du pouvoir protecteur des réseaux sociaux tels qu’écoles, clubs sportifs ou de loisirs ainsi que des relations de voisinage. Cette famille devait très certainement être déjà repliée sur elle-même bien avant la séquestration. De tels événements sont susceptibles d’imprimer des marques durables sur leur personnalité en devenir et d’induire des attitudes et des comportements définitifs. Malgré tout cela, les enfants font souvent preuve de ressources exceptionnelles et sont aussi capables de surmonter les traumatismes les plus graves pourvu qu’ils retrouvent les conditions nécessaires à leur développement. C’est ce qu’on appelle la résilience. Ceci dit, la résilience et le traumatisme ne sont pas aussi antinomiques qu’il y paraît à première vue. Une personne peut se montrer résiliente dans un domaine de sa vie (émotionnel, cognitif, social, professionnel, etc.) et non dans un autre. Par exemple, elle peut exceller dans son domaine professionnel et se montrer incapable de développer des relations amicales ou amoureuses. La présence de symptômes traumatiques ne signe pas l’absence de résilience. Inversement, l’absence de troubles n’atteste pas formellement de la résilience.

Comment peuvent-ils se reconstruire après avoir été enfermés pendant trois ans par leur propre père ?
E. Josse : Un recours à des soins de santé mentale de qualité et la poursuite d’un traitement psychologique peuvent grandement contribuer à la restauration psychique de ces enfants. Je pense en particulier à la technique EMDR (Eye Movement desensitization and reprocessing) qui est une approche psychothérapeutique dont l’efficacité a été scientifiquement prouvée et reconnue par l’Organisation Mondiale de la Santé dans le traitement des traumatismes complexes. Outre la thérapie, ces adolescents doivent retrouver une vie stable et être entourés d’adultes bienveillants. Avoir une routine quotidienne, se lever, se coucher et manger à heures régulières, participer aux activités scolaires et fréquenter des compagnons de leur âge, les aident à récupérer et à s’adapter aux nouvelles situations en contribuant à créer un sentiment de continuité et de sécurité.

Le site d’Eve Josse : www.resilience-psy.com

 

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