Une récente étude affirme qu’en France, la moitié des adolescents aurait déjà fumé du cannabis. Aujourd’hui, les autorités françaises appliquent la répression. Dans plusieurs états d’Europe, la levée de l’interdiction s’est justifiée par la sécurité et l’hygiène pour les jeunes. Que penser de la dépénalisation ? Quels sont les effets de la répression ? Comment aider les jeunes fumeurs ? Quatre médecins, psychologues ou psychiatres, réagissent.

Deux questions à …

. Dr. Pascal Hachet, psychologue spécialiste en toxicomanie.
Auteur de Histoire de fumeurs de joints, Editions In Presse.

. Dr. Françoise Rougeul, neuropsychiatre. Auteur de J’aide mon ado à grandir, Editions Eyrolles.

. Dr. Xavier Laqueille, médecin psychiatre.

. Dr. Philippe Lebon, psychologue.

Pensez-vous que la loi doit autoriser les jeunes fumeurs à consommer du cannabis ?

Dr. Pascal Hachet : Les jeunes fument, c’est une réalité. Aujourd’hui dès 17 ans, on diagnostique la dépendance chez les jeunes. La loi devrait évoluer vers une dépénalisation, avec un cadre en vigueur*, comme aux Pays-Bas. Cela pourrait aider les jeunes en double souffrance : celle du besoin de fumer pour aller bien, et celle de la sanction répressive.

Dr. Françoise Rougeul : Je ne suis pas contre la dépénalisation, mais il faut  ’accompagner d’un temps et d’un espace de parole accordé aux jeunes. La répression totale n’est pas efficace. Si c’était le cas, la situation serait plus positive depuis bien longtemps, les jeunes seraient moins dans le désespoir. Aujourd’hui, le contrôle et la punition ne font que diaboliser donc empirer ce mutisme quotidien.

Dr. Xavier Laqueille : Légaliser le cannabis pourrait accroître la vulnérabilité de jeunes déjà fragiles. Toutes les études prouvent que la consommation d’un produit augmente avec sa disponibilité sur le marché. Mais je ne pense pas que le débat de la dépénalisation appartienne au corps soignant. Sur le plan médical, le cannabis nuit à la santé : le docteur ne peut autoriser sa consommation.

Dr. Philippe Lebon : C’est un débat social auquel je ne souhaite pas prendre part. Cependant il est aberrant de vouloir punir ou interdire la consommation de produits sans vouloir d’abord comprendre les raisons ayant motivées la prise de ce produit. Ce n’est en rien une question de génération mais plutôt une volonté de ne pas laisser à la traîne ceux qui présenteraient une fragilité.

Parallèlement à la légalisation se pose la question de l’accompagnement des jeunes. Comment les prises en charges médicales doivent s’adapter à la génération actuelle ?

Dr. P.H. : Dans les années 70, le cannabis était un objet festif, marqueur d’une forme de revendication. Aujourd’hui on est plus dans le rapport affectif que ludique. Le « jeune d’aujourd’hui » consomme au quotidien, sans pour autant être dépendant. Il fume pour combler un manque d’affirmation de soi. S’il ne fuit pas la réalité, allumer un joint est pour lui un moyen de faire passer les « obstacles de la vie » en douceur. Une prise en charge doit donc passer par l’évaluation du rapport du jeune avec le cannabis : dans quel contexte fume-t-il ? En connaît-il les risques ?

Dr. F.R. : Il faut agir sur les origines de l’enfermement, du mal-être plutôt que se focaliser sur leurs conséquences. Beaucoup se rabattent sur le cannabis par perte de confiance. Dès l’école, les jeunes doivent être sollicités pour prendre la parole, interagir. Les moments où les ados s’amusent vraiment se font plus rares. Il faut leur donner le goût de l’échange, de la participation.

Dr. X.L. : Fumer régulièrement du cannabis relève du pathologique donc d’une souffrance qui a besoin d’être exprimée. Entre la pression scolaire, les violences subies ou agies, les adolescents sont davantage exposés au déséquilibre émotif que les générations passées. 70 % des jeunes de 18 ans ont déjà fumé une fois le cannabis. L’année suivante, 50 % d’entre eux n’en ont pas consommé. Il faut bien distinguer la consommation régulière de l’expérimentation : le lien psychoaffectif  avec la substance est totalement différent.

Dr. P.L. : Une société faite de compassion éviterait toute addiction. Si l’addicté (dans le sens de la dépendance) prend un produit c’est juste pour remplacer le manque de l’autre. Le produit, quel qu’il soit, ne doit pas être considéré seulement dans son aspect morbide. Il doit aussi être pris dans l’utilité qu’il apporte au jeune consommateur.

* Aux Pays-Bas, la loi tolère la détention de 5 g de cannabis par individu majeur pour usage personnel.

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