L’affaire Chloé ou le procès des tournantes nous ont montré une triste réalité. Victimes de viol durant leur adolescence, les jeunes filles ont du mal à retrouver une dignité, mais surtout à devenir des femmes. Comment se reconstruit-on après un viol ? Comment devient-on quelqu’un lorsque l’on n’est pas en paix avec son corps?

L’affaire Chloé ou le procès des tournantes nous ont montré une triste réalité. Victimes de viol durant leur adolescence, les jeunes filles ont du mal à retrouver une dignité, mais surtout à devenir des femmes. Comment se reconstruit-on après un viol ? Comment devient-on quelqu’un lorsque l’on n’est pas en paix avec son corps ?

Nina, Stéphanie ou plus récemment Chloé. Abusées sexuellement durant l’adolescence, elles veulent aujourd’hui être reconnues comme victimes pour tenter de se reconstruire. Emprisonnées dans leurs maux, elles ne parviennent pas à renouer avec leur corps. Un viol laisse de lourdes séquelles psychologiques : manque de confiance, problèmes relationnels mais pire encore, un sentiment de ne pas s’appartenir qui peut amener à la destruction complète de soi. Stéphanie, l’une des victimes des tournantes, a tenté de mettre fin à ses jours à plusieurs reprises. 13 ans après les faits, elles ont décidé de parler. Peut-être trop tard. Les victimes d’abus sexuels mettent des années parfois à réussir à l’avouer. La reconstruction est longue, mais possible. Comme nous l’explique Régis Lamotte, psychothérapeute et auteur de « Les abus sexuels ».

PsychoEnfants: Immédiatement après un viol, se rend-on compte de ce que l’on vient de vivre ?

Régis Lamotte: Selon l’âge de la victime, elle ne pourra intégrer ce qu’elle vient de vivre. La seule solution est de se dissocier de l’expérience. Cela peut amener une notion d’amnésie de l’expérience, pour éviter les conséquences psychologiques de cet abus.

PE.: Quelles différences y a t-il entre les victimes enfants et les victimes adultes ?

R.L.: La différence est que la victime adulte a déjà dans son expérience la notion de responsabilité de son désir. L’enfant n’en est pas capable. La possibilité de s’autonomiser dans le désir est mise à mal. Il n’a pas eu la possibilité de construire son propre désir et de savoir le décider. L’agresseur est rentré dans son désir avant même que lui ne puisse exprimer le sien.

PE.: Selon le profil et le statut de l’agresseur, les conséquences et la reconstruction de soi sont-elles différentes ?

R.L.: Il est évident que si l’agresseur est un membre proche, il y a une ambiguïté pour la victime. Cette ambiguïté est telle qu’elle ne peut pas disqualifier cette personne puisque cette dernière constitue un point essentiel dans sa construction. Elle est un repère avant d’être l’agresseur. Lorsque c’est quelqu’un d’étranger, il n’y a pas d’engagement affectif qui va lui permettre de se construire.

PE.: Après un long silence, les victimes se déclarent souvent « pour les autres victimes ». Peut-on accepter pleinement son propre viol ?

R.L.: Tout dépend de comment la personne est accompagnée. Tant qu’elle ne peut pas dire, elle reste sous le contrôle de l’autre. L’acceptation, au sens large du terme, va permettre la résilience. S’il n’y a pas acceptation il n’y a pas la possibilité d’accepter son intégrité personnelle.

PE.: Peut-on expliquer les conséquences d’un abus sexuel ?

R.L.: Les victimes auront davantage de difficultés à « mélanger » l’affectif et le sexuel, ce dernier étant associé à quelque chose de négatif. La deuxième conséquence est bien souvent l’incapacité à pouvoir dire non, car on leur a imposé le « oui » au moment du viol et leur corps devient parfois abstrait pour elles. Elles pensent alors plus au plaisir de l’autre, qu’au leur. Il est fréquent de voir les victimes entrer dans une procédure de culpabilité. Généralement, le rapport à l’autre est également détruit car elles ont une difficulté avec la notion de contrôle. Elles sont dans l’ambiguïté : « soit je contrôle, soit je suis contrôlé ».

PE.: Comment traitez-vous les jeunes victimes d’abus ?

R.L.: J’ai mis en place un protocole de résilience. On observe celui ou celle que l’on a été  pour se le réapproprier à l’intérieur. Comment faire preuve de compassion vis-à-vis de celle que l’on a été de façon à ne plus avoir de regrets, remords ou trace qui continuerait à faire vivre ce mal. Il y a un travail de réintégration de soi avec soi -même. Quand les sujets ont connu cette mauvaise expérience, il y a une partie d’eux en souffrance qui a besoin d’être écoutée.

PE.: C’est pour cela qu’on assiste parfois à une libération en écrivant un livre par exemple ?

R.L.: Écrire un livre c’est créer le processus psychologique de la dissociation et de la réassociation. L’écriture est une mise en scène de soi sur un support que l’on pourra regarder de l’extérieur et accepter davantage ensuite.

PE.: On pousse souvent les victimes de viol à parler pour se libérer. Pourtant, parfois cela peut aggraver l’état de certaines qui auraient préféré enterrer ce passage de leur vie. Y a t-il une thérapie « imposée » ?

R.L.: Tout le travail de résilience est à faire. Le sujet vit avec un espace de lui qui est souvent dissocié. Lorsqu’un viol intervient durant l’enfance, l’enfant est « resté dehors » et est en insécurité. Il y a une dissociation de la conscience de soi. Après c’est selon la capacité de la personne a intégré cet abus. C’est psychologique. Certains parviennent à faire une démarche par rapport à eux-mêmes et réussissent à devenir « thérapeute » d’eux-mêmes.

PE.: Les deux victimes du procès des tournantes ont aujourd’hui, l’une comme l’autre, des séquelles au point qu’elles ne parviennent pas à se reconstruire. Comment le peuvent- elles ?

R.L.: Les deux victimes vont devoir se reconstruire par rapport à leur propre désir puis en être les actrices. Tant qu’elles ne l’ont pas fait, elles sont toujours sous le pouvoir du désir d’autrui. Il faut renforcer l’aptitude à dire « Non, je ne veux pas ». Ces filles n’ont pas eu la possibilité de dire « Non ». Elles doivent ensuite être reconnues socialement, sinon, cela reviendra à dire que la société est dans une tolérance des faits.

PE.: Récemment, dans l’affaire Chloé, des doutes concernant des abus sexuels ont été évoqués sans pour autant être révélés. Pensez-vous qu’il est nécessaire de protéger ces enfants victimes en ne dévoilant pas ce qu’ils ont subi au grand jour ?

R.L.: Si l’on met ça sur la place publique, on abuse de son expérience. Elle ne lui appartient plus, il y a donc un deuxième abus. Elle n’en aura plus le pouvoir d’un point de vue médiatique. Il est préférable de préserver cet enfant.

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