Une étude américaine, menée par des chercheurs de l’Université de Yale, vient de démontrer que les enfants font preuve de générosité seulement lorsque  l’on porte un regard sur eux. Une stratégie qui montre un besoin de reconnaissance et une conscience de la réputation qui se développe très jeune.

Déroulement de l’étude

L’étude a été réalisée sur des enfants de 5 ans. Les chercheurs ont proposé à tous des autocollants, avec la possibilité d’en offrir, un ou plusieurs, à un autre enfant. Le constat fut rapide : l’enfant est davantage prêt à partager lorsqu’il a conscience de la personne à qui il va donner. Il serait donc plus susceptible d’être généreux quand le receveur est en face de lui. Le deuxième constat fut celui de l’enveloppe dans laquelle étaient offerts les autocollants. Lorsque celle-ci est transparente, l’enfant a une facilité à offrir car il voit le nombre d’autocollants contenus dans l’enveloppe. Ce comportement stratégique s’est répété chaque fois, sans que le nombre d’autocollants donnés au départ n’y change quelque chose. Même les enfants ayant eu moins d’autocollants ont adapté leur attitude au regard porté sur leur action. Sans aller jusqu’à l’amadouement, les enfants se révèlent donc très malins quand il s’agit de montrer leur meilleure facette !

Une attitude pas si enfantine…

On sait que les enfants ont tendance à imiter les parents, on s’imagine alors qu’un lien peut être trouvé. Une étude rapportée par MedicalNewsToday montre que ce comportement n’est pas uniquement celui d’enfant mais aussi des adultes. Par exemple, le comportement antisocial des adultes se révèle lors de dons à des œuvres caritatives. Les donneurs donnent plus facilement et davantage lorsque le montant de leur don est ensuite révélé au public. Sans cesse en quête de reconnaissance, la générosité des uns ou des autres serait alors en première intention une stratégie pour atteindre une bonne « réputation sociale ». Cette générosité aurait donc pour base les informations disponibles aux autres sur ce que l’on détient. Lorsque le receveur ou l’entourage sait ce dont on dispose et ce que l’on peut faire, nous sommes, consciemment ou non, plus généreux.
Angélique Kosinski Cimelière, psychologue clinicienne pour enfants a répondu à nos questions.

PsychoEnfants : Une étude réalisée sur des enfants de 5 ans a montré qu’ils sont davantage généreux quand ils sont observés et quand ils ont conscience de la personne. Ça vous étonne ?

Angélique Kosinski Cimelière: Non. À cet âge-là, l’acte de donner n’est pas encore acquis. Il arrive un peu plus tard, vers 7 ans. Les jouets, les vieux vêtements, font partie intégrante d’eux-mêmes. En donnant un jean trop petit à une association par exemple, ils ont l’impression de donner un bout d’eux-mêmes. Pour la majorité des enfants de 5 ans, l’acte de donner est difficile. Lorsqu’ils vont à un anniversaire, qu’ils offrent un cadeau, des enfants rentrent ensuite chez eux en réclamant à leurs parents la même chose qu’ils viennent d’offrir. Parce qu’ils ont donné quelque chose qu’ils n’ont pas, donc ils veulent la même chose.

PE : Comment peut-on expliquer ce comportement ?

A. K-C: Il y a un sentiment de perte, de manque lorsqu’ils partagent. Ils donnent sous le regard d’un adulte bienveillant, car c’est une compensation. Mais c’est aussi à l’adulte d’expliquer que donner n’est pas perdre. Que c’est un acte bénéfique. Mais à cet âge-là, il ne faut pas insister. C’est une des dernières phases délicates de construction de soi.


PE : La générosité n’est donc pas innée…

A. K-C: Pour moi, cela s’apprend. L’enfant s’imprègne de son environnement personnel. À 5 ans, cela représente ses parents, sa famille et ensuite l’école. S’il voit que donner est un acte bénéfique, pris en compte dans sa famille, il aura plus d’aisance à donner lui aussi. Si au contraire il ne voit pas cette générosité, ce type de comportement, il sera moins enclin à devenir généreux. Mais ce n’est pas pour ça qu’il ne le sera pas, il aura encore tout le temps de le devenir. L’école aussi a un rôle important. Je me suis rendu dans une école cette semaine où était organisée une collecte pour les Restos Du Coeur. De temps en temps, des actions de bénévolat sont organisées, souvent à l’approche des fêtes de Noël. Les enfants sont sensibilisés aussi par l’école à donner, à être généreux.

PE : N’est pas ce pas plus difficile de donner lorsqu’ils sont éloignés de la cause ?

A. K-C: Cela dépend comment c’est fait. Un chèque dans une enveloppe n’est pas assez concret pour un enfant. Si par exemple l’enfant va acheter une boîte de sucre, et comme tous ses camarades va ensuite la déposer dans un carton à destination des Restos Du Coeur, qu’un représentant est présent pour leur expliquer… Là ça devient concret pour eux. Les enfants ont besoin de concret pour accepter de donner, pour comprendre leur propre action.

PE : Les enfants ont tendance à imiter les adultes à cet âge-là. L’attitude des aînés à t’elle une influence directe ?
 


A. K-C: Ce n’est pas la même chose. Chez l’adulte, ce qui prime, c’est le regard des autres: « plus je donne, plus je serais bien vu ». Dans le cas des enfants, c’est lié à une compensation: « je donne et on me dit que c’est bien ». Il y a une nuance importante. Ce n’est pas directement lié au regard des autres mais plutôt au fait de se dire, « je donne mais j’ai quelque chose en compensation ». Il y a un besoin de reconnaissance pour être rassuré sur le bénéfice de leur action.

PE : Que révèle le fait qu’un enfant refuse de partager ?

A. K-C: Cela dépend, selon si c’est donner à une cause, à un copain… Dans le cas du pantalon trop petit, lui expliquer l’inutilité de le laisser dans son placard, qu’il serait plus utile à d’autres… Si l’enfant continue de refuser, on peut alors se poser la question de son estime de lui-même. Car dans le cas de l’enfant qui refuse catégoriquement de donner, son sentiment est qu’il se perd. C’est donc l’estime de lui qui est mise en cause. Il n’a pas eu suffisamment de bienveillance de ses parents pour qu’il puisse se détacher de son passé, ici symbolisé par ce pantalon.  Les choses qui leur appartiennent les rassurent, les sécurisent. C’est le monde qu’ils connaissent. Les enfants vivent au jour le jour et n’ont pas cette notion de temps qui passe. Tout ce qui est antérieur les rassure dans le sens où ils connaissent. C’est donc difficile ou déstabilisant pour eux de s’en détacher. Il n’y a pas de notion de radinerie, de vice, à cet âge-là. C’est une question d’autonomisation, d’assurance.

PE : Quelles recommandations faire aux parents qui  
veulent transmettre la générosité à leur enfant ?

A. K-C: Lui montrer l’exemple est la première chose. Lui signifier de façon discrète: « j’ai donné une pièce à cette dame dans le besoin… », et imaginer ensemble ce qu’elle pourrait en faire. Elle pourra manger, s’acheter un thé, se réchauffer… sensibiliser l’enfant. Lui expliquer que ce n’est pas parce qu’il va donner quelque chose qui lui a appartenu, que c’est « dangereux », qu’il ne va pas perdre quelque chose. Qu’au contraire, cette chose risque davantage d’être perdue en restant dans son placard ou dans sa poche, que si elle était utilisée par une autre personne. Par contre, s’il n’est pas prêt à donner, ne pas insister. Revenir ensuite de façon anodine sur ce sujet. Lors d’un fait d’actualité, lui expliquer le besoin des gens, ensemble chercher un objet ou rien qu’un dessin, à donner. L’important pour qu’il comprenne, c’est que les choses soient concrètes pour lui.

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