Ce soir, c’est Halloween. Bienvenue dans l’univers du noir, des monstres et des sorcières pas tout à fait nettes… Chaque 31 octobre, nos chères têtes blondes aiment faire peur… Mais, aiment-ils avoir peur ? Et puis, à quoi sert-elle, la peur ? Béatrice Copper-Royer, psychologue clinicienne, répond à nos questions…

P. E. : Chaque 31 octobre, les enfants se déguisent, et cherchent à faire peur. Ont-ils vraiment conscience de ce qu’implique le sentiment de peur. Si oui, à quel âge ?

Béatrice Copper-Royer : Les enfants se font peur pour découvrir et apprivoiser ce sentiment. Ils sont plus dans le ressenti que dans la conscience proprement dite. En fait, toute la petite enfance est habitée par une peur de l’abandon, une angoisse de la séparation. L’enfant identifie comme situation dangereuse tout ce qui l’éloigne de son environnement proche. Pour lui, cette distance est comme un abandon. Pour ne pas se sentir seul, l’enfant se constitue un univers qui lui fait peur, qui lui permet d’approcher et de vivre cette sensation ; c’est la peur constitutionnelle. La peur est un sentiment qui se déclenche, apparaît vers l’âge de 9 mois environ. C’est la peur de l’étranger. L’enfant va prendre conscience de son entourage, de l’existence de personnes qu’il connaît moins bien que son père ou sa mère.

P. E. : Lors d’Halloween, est-ce de la vraie peur ? On est tous ensemble, on s’amuse, on se rassure un peu, quand on est enfant, non ?

B. C-R. : Halloween, c’est plutôt un jeu, comme cache-cache. C’est se créer un monde, apprivoiser l’idée qu’on est seul, que l’on risque d’être perdu, mais l’enfant sait qu’on va le retrouver, que ses repères ne sont pas loin. Quand un enfant se cache pour faire peur à ses parents, il se met dans une situation qui lui fait peur en se sentant connectée à la réalité. Il a le besoin de surmonter sa peur. C’est aussi pour lui un moyen de montrer qu’il veut devenir grand. Fêter Halloween, c’est plutôt vivre une peur joyeuse avec les autres.

P.E : La peur est-elle un sentiment normal ?

B. C-R. : Cette peur, et ce besoin d’être rassuré qui va avec, apparaissent vers 2 ans. En grandissant, l’enfant devient plus sensible. Il grandit, découvre cette autonomie qui le réjouit et à la fois, lui fait peur. Tout s’explique : l’enfant veut être plus autonome, et en même temps, il sent qu’il risque de s’éloigner de ses parents, de son confort.  Jusqu’à 9 mois, l’enfant passe de bras en bras sans aucune crainte. Ensuite, il va commencer à reculer devant ce qu’il identifie comme différent, comme nouveau dans son environnement. D’autres peurs vont s’enclencher dans l’enfance. Elles correspondent en fait à l’effort de motricité et de cognition. L’enfant bouge, l’enfant comprend. Par exemple, à 18 mois, l’enfant n’a pas peur d’aller se coucher seul dans le noir. Un peu plus tard, il peut commencer à faire des caprices pour avoir la lumière, va avoir peur des cambrioleurs, appeler ses parents la nuit. Mais cette peur passe au fur et à mesure qu’il fait la différence entre danger et réalité.

P.E : Quel rôle joue-t-elle dans le développement de l’enfant ?

B. C-R. : La peur lui fait prendre conscience d’une réalité qui peut être menaçante. C’est comme ça qu’il va se rendre compte qu’il n’est pas tout puissant, que des choses vont venir le limiter dans son comportement. La peur est donc une sensation extrêmement importante qui protège du danger. Un enfant qui n’a jamais pas peur de rien, c’est plutôt inquiétant. Il doit « normalement » avoir peur d’escalader le balcon parce qu’il peut tomber, de toucher le feu parce qu’il peut se brûler.
Quand l’enfant est petit son imaginaire est extrêmement prégnant. Toutes les images qui le captivent ( une sorcière sur un balai, un chat noir ) sont enregistrées et viennent nourrir sa logique de pensée. Tout ce qui développe l’imaginaire chez l’enfant leur fait un bien fou, et leur permet d’appréhender une réalité par toujours facile. C’est grâce à ce développement de l’imaginaire qu’ils l’apprivoisent, progressivement mais sûrement.

P.E : La peur aide-t-elle à mieux se connaître ?

B. C-R. : À l’adolescence, on joue beaucoup « avec le feu », le jeune se dirige facilement vers les excès. Il est fragilisé par la puberté,: qui j’étais, qui je suis, qui je veux devenir donc qu’est-ce que je fais ? L’adolescent peut repasser cette étape de tout-puissant, par des conduites à risque, en ayant des comportements qui le mettent en danger. En fait, en allant vers ce risque, il teste ses limites. La peur de l’adolescent c’est un peu comme la réactivation de ce qui se passe dans l’enfance : le jeune en pleine croissance doit renégocier ses repères et sa relation affective avec ses parents, transformer ce qui était de la dépendance en un lien affectif, en gardant un lien d’autonomie. Et ça c’est compliqué pour lui, car il sent qu’il est en train de faire un pas dans le monde des adultes. Il n’aura plus les mêmes appuis qu’avant, cela peut déclencher des angoisses qu’il a eu dans son passé ou réveiller de nouvelles peurs, selon son environnement ou sa fragilité.

P.E : Comment différencier la peur de la phobie ?

B. C-R. : Tous les enfants ne réagissent de la même façon. Les peurs sont constructives car chaque enfant peut les surmonter. C’est une émotion essentielle qui nous protège des dangers. Les peurs primaires sont normales, elles passent en grandissant. Quand cette peur perdure et qu’elle devient au fur et à mesure que l’enfant grandit, on parle de phobie.
Les phobies bloquent l’enfant. Elles ne sont pas utiles dans le sens où l’on ne sait pas toujours ce qui génère sa peur. Les phobies sont des peurs sans objet qui méritent d’être combattues car elles limitent incroyablement leur vie, elles privent les enfants de ce qu’ils veulent vraiment faire. La phobie renvoie souvent à une séparation trop brusque ou trop précoce pour l’enfant avec un élément de son enfance. Pas forcément des drames, mais des perturbations que l’enfant retient donc transfère dans cette sensation de peur qu’il ressent.

P.E : Comment réagir devant un enfant qui se trouve réellement bloqué par sa peur ou sa phobie ( le noir, un animal … ) ?

B. C-R. : La phobie, c’est la peur d’une situation qui ne présente pas de danger dans la réalité. Les parents doivent essayer d’inciter les enfants à se confronter aux situations qui leur font peur. S’ils les laissent dans des positions d’évitement, la peur va se renforcer. Il faut l’aider à apprivoiser sa peur. Quand un enfant a peur de l’eau, il vaut mieux lui demander s’il peut vous accompagner et lui prendre la main pour entrer progressivement en contact avec l’eau. Une solution serait donc d’aider l’enfant à se confronter à sa peur, à dose homéopathique bien sûr. Le soir, les histoires (contes, livres… ) peuvent aussi l’aider à extérioriser donc calmer cette peur. La transcription en mots et en images par un personnage lui permettra de développer un cadre et un sentiment de sécurité. En s’identifiant à un autre enfant qui a peur, il se sentira moins isolé et gagnera en confiance.

P.E : Peur d’enfant et peur d’adulte : s’agit-t-il de la même sensation ?

B. C-R. : Ce sont absolument les mêmes sensations ; cette impression que l’on est tout d’un coup complètement vulnérable et menacé. Pour les enfants comme pour les adultes, la peur peut être extrêmement violente. Chez l’enfant, la peur est normale, elle n’a pas à inquiéter, elle va passer. La peur du noir arrive souvent à 4 ans. A 10 ans, l’enfant n’aura plus cette crainte, mais ce passage n’enlève rien à l’existence réelle et à l’intensité de la peur du petit.

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