L’aventurier autrichien Félix Baumgartner a réalisé un saut record d’une hauteur de 39 000 mètres. Avec trois autres records pulvérisés, il devient aussi le premier homme à franchir le mur du son ! Mais, pourquoi un tel exploit ? Quelles sont les motivations et les secrets de ce base jumper de l’extrême ? Explications avec le docteur Yann Rougier*.

Avec sa devise « born to fly » (« né pour voler ») tatouée sur son avant-bras, l’Autrichien de 43 ans vient d’ajouter trois records à son tableau de chasse: celui de la plus haute altitude atteinte par un homme en ballon, le record du plus haut saut en chute libre, et bien sûr le record de vitesse en chute libre, où il a atteint 1.137 km/h et franchi le mur du son.

 » Tout petit je grimpais déjà aux arbres « 

Né à Salzbourg le 20 avril 1969, Felix Baumgartner rêvait dès son plus jeune âge de sauter en parachute et de piloter des hélicoptères. « J’ai toujours eu envie de liberté et toujours voulu voir le monde d’en haut. Même tout petit je grimpais déjà aux arbres. J’ai toujours voulu voler », dit-il. Il effectue son premier saut en parachute à l’âge de 16 ans avant de s’engager dans l’armée. Parachutiste des forces spéciales, il se tourne dès 1986 vers le base jump, ces sauts réalisés depuis une plate-forme installée sur un pont, un gratte-ciel ou un monument. On compte à son actif :

–    un saut du Christ Rédempteur de Rio de Janeiro en 1999,
–    une traversée de la Manche en vol plané de Douvres à Calais avec une aile en carbone sur le dos (2003),
–    un saut du viaduc de Millau (343 m),
–    un saut du plus haut bâtiment du monde en 2007, la tour Taipei 101 à Taïwan (508 m)

PsychoEnfants : Que vous inspire l’exploit de Félix Baumgartner ?  

Yann Rougier : En tant que médecin spécialiste des neurosciences et créateur de trainings psychologiques pour les sportifs de très haut niveau, ce qu’il vient d’accomplir motive sans retenue toute mon admiration et mon respect. Mais en fait, si le « comment » d’un tel exploit est très clair et fait appel à une préparation physique parfaite servie par le meilleur de la haute technologie … le « pourquoi » mérite tout autant notre attention. Pour mieux comprendre, je distinguerai trois typologies (profils humains) d’exploits « à sensations fortes » :

–    Ceux qui sont motivés par un fort désir (conscient ou inconscient) de publicité ou d’exhibitionnisme; où seul compte le fantasme d’être admiré ou regardé. Dans cette typologie, en fonction d’un certain potentiel ou d’aptitude physique, la personne va dominer ses peurs pour répondre à un défi. Il n’y a pas beaucoup d’implication personnelle, c’est une réminiscence du « t’es pas cap’ » de la cours de récréation… et bien souvent la maturité de ces casse-cou ne dépasse pas celle d’un ado !

–    Ceux qui mettent en jeu la performance physique et technique (dans le sens de l’expérience conjuguée au talent), mais où le regard de la foule est secondaire. Dans ce cas, on trace un chemin avec soi-même, et l’intensité « nerveuse et physique » de l’exploit va reléguer au second rang les angoisses et les peurs de l’enfance et de l’adolescence. Une fois cet acte accompli, on s’arrache au forceps au monde de l’enfance, pour devenir adulte. C’est comme une seconde naissance par le dépassement forcé de soi.

–    Enfin, ceux qui sont motivés par l’accomplissement d’une mission. Ce n’est plus seulement lié au regard de la foule ou au dépassement de soi … C’est mettre certaines de ses capacités hors normes au service des autres, de l’humain, parfois de l’humanité. C’est une catégorie plus rare, où l’on retrouve des pilotes d’essais, des cosmonautes, des grands explorateurs, des corps d’armée ou des parachutistes de l’extrême comme Félix Baumgartner…
P. E. : A 40 km au dessus de la terre, que se passe-t-il dans son corps et dans sa tête ?    

Y. R. : Sauter de 40 km de haut n’est pas un exploit courant à taille humaine. Tous les réflexes de protection du corps se mettent en route, alimentés par l’adrénaline, cette hormone secrétée dans une situation de stress. Elle ravive et démultiplie l’instinct de survie. Ainsi, au moment où arrive le danger, le cerveau “prépare” le corps au maximum de ses capacités physiques et mentales. Mais dans le cas de cet homme « né pour voler », la pulsion-adrénaline ne le pousse pas à risquer le tout pour le tout car il se trouve déjà dans un contexte nerveux et émotionnel « pacifié »… En effet d’après ce que l’on peut observer dans ses attitudes et ses déclarations, Félix Baumgartner possède une personnalité équilibrée, qui dégage un espace de paix intérieure (basée sur la prédominance du couple sérotonine-dopamine,  hormones de la « sérénité-active »!). En d’autres termes, il ne s’agit résolument pas d’un « casse-cou » et plusieurs indices le prouvent.

P. E. : Mais alors, quels peuvent être ses moteurs ?  

Y. R. : Je pense qu’il peut s’agir, au moins pour partie, d’une forme de quête spirituelle, pas au sens religieux ni mystique du terme. Il s’agit pour lui de dépasser le cadre égoïste de sa propre personnalité afin de guider autrui vers le progrès ; en un mot : de « servir l’humanité ». On retrouve l’accomplissement d’une mission. Le moteur n’est plus l’adrénaline (même si elle est présente au moment de l’acte), mais toute la préparation qui mène au résultat final…

P. E. : Effectivement, il a déclaré « j’aime aussi toute la partie planification »…

Y. R. : Oui, l’adverbe « aussi » est révélateur. Dieu merci, Félix Baumgartner reste un homme ! Et comme beaucoup d’hommes normaux, il aime « aussi » le regard des autres, qui applaudissent cette performance. Mais son moteur principal reste la planification conjuguée au plus que parfait, car il sait que les limites classiques peuvent ainsi être dépassées… Mais dans l’entraînement, dans la maîtrise, pas dans le risque. C’est donc quelqu’un de lucide, d’enthousiaste, animé par une énergie de vie, et non par l’idée de vaincre la peur de la mort en entrant en compétition avec elle ! Cette persévérance au long cours s’appuie donc avant tout sur la motivation de réussir une mission, avec,  au plus profond de lui-même, cette quête spirituelle (ou fraternelle) d’apporter humblement quelque chose à l’humanité…

P. E. : Humblement ? Mais personne n’était allé aussi haut, aussi vite, aussi loin…

Y. R. : Bien sûr, mais ses mots et son comportement ne traduisent pas l’envie d’une glorification du Moi. Par exemple, lorsqu’il se trouve à plus de 39 000 mètres au dessus de nos têtes, il aurait très bien pu dire avec une légitime fierté : « je suis l’homme le plus haut du monde ». Mais au lieu d’une réaction de mégalomanie, il a déclaré « il faut parfois monter très haut pour comprendre à quel point nous sommes petits ». De même a-t-il déclaré qu’il ne pensait pas aux records à ce moment précis. (« La seule chose qu’on souhaite, c’est revenir en vie parce que vous ne voulez pas mourir pour votre petite amie ou pour vos parents », ndlr). Je ne le connais pas personnellement, mais certains indices psycho-comportementaux renseignement sur sa personnalité. Je le décrirai d’abord comme un homme de courage, mais également de devoir et de respect ; respect pour ceux qui l’entourent et le soutiennent ; respect pour ceux qui l’aiment, et qu’il aime…

P. E. : Quand vous parlez de courage, vous faites référence aux 30 secondes pendant lesquelles il est parti en « toupie »?

Y. R. : Oui, lorsqu’il a senti le danger, il devait choisir entre risquer sa vie en continuant à accomplir sa mission ou appuyer sur le bouton d’urgence (et ouvrir un parachute de secours). Pendant quelques instants, il a vraiment pensé renoncer aux records. Mais il faut savoir qu’il a passé 7 ans de sa vie à préparer ce moment, avec le concours de toutes ses équipes. Il a donc mis en balance son amour de la vie, les personnes qu’il ne doit pas décevoir, le danger qu’il est en train d’affronter. Mais il décide finalement de ne pas ouvrir ce parachute, parce qu’au fond de lui, ses connaissances techniques lui disent qu’il peut contrôler la situation. On retrouve l’aspect planificateur et technique de la mission.

P. E. : Son profil est-il similaire à d’autres sportifs de l’extrême ?

Y. R. : Cet e

xploit est très impressionnant, mais pas la moindre place n’est accordée au hasard. Pour prendre un exemple, Alain Robert, notre Spiderman national, escalade des buildings à mains nues, la plupart du temps sans aucune sécurité. Même s’il s’entraîne beaucoup, sa personnalité est plus tournée vers le défi et la montée d’adrénaline, qui l’aide à se surpasser. Baumgartner, comme on l’a progressivement compris, n’est pas exactement dans cet état d’esprit. D’ailleurs, sa longue ascension en ballon le prouve également. Les personnes qui sont dans une typologie d’exploit forcené, dopées à l’adrénaline, détesteraient le silence, l’inaction, la solitude d’une capsule minuscule suspendue à un ballon montant pendant deux heures et demie dans l’immensité angoissante de l’espace. C’est l’ultime preuve que ce n’est pas une tête brûlée, un « risque tout », et que la réussite de sa mission est toujours restée primordiale. Quelque part, c’est « un grand saut pour l’homme et un vrai pas de courage et de technologie pour l’humanité. »… C’est la pirouette et le clin d’œil d’un homme « tout nu » qui a voulu affronter l’espace, et qui l’a fait!

* médecin spécialiste des neurosciences, de nutrition-santé et de psycho-neuroimmunologie. Membre fondateur de l’IN2A (Institut de neuronutrition et de neurosciences appliquées), auteur de Se programmer pour guérir aux éditions Albin Michel.

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