Les « Experts » seraient-ils devenus des experts comptables ? Accusés d’avoir parié sur la défaite de Montpellier, 11 personnes, dont Nicolas Karabatic et son frère Luka, ont été mises en examen. Mais comment apprend-t-on à tricher ? Quelles sont les racines de la duperie ? Comment y faire face ? Claudine Biland, psychologue et auteur de « La psychologie du menteur » aux éditions Odile Jacob, a répondu à nos questions…

Dernière minute : Cinq joueurs du club de Montpellier ont fait appel du chômage technique qui leur est imposé. Les avocats des frères Karabatic ont par ailleurs porté plainte contre la police.

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Que leur reproche-ton ? D’avoir parié (directement ou par intermédiaire) sur la victoire en championnat de France de Montpellier face au club de Cesson, le 12 mai dernier. Une autre rencontre opposant Nîmes au club héraultais est également suspectée. Le 26 avril dernier, ce match, également perdu par Montpellier, aurait été l’objet d’un « pic » d’enjeux anormaux.

 

Qui est concerné ? Nicolas Karabatic, star de l’équipe de France, ainsi que la compagne de son petit frère, Jenny Priez, animatrice sur la chaîne NRJ12, aujourd’hui suspendue. Au total, 11 personnes, dont 3 autres joueurs -Primoz Prost (MAHB), Samuel Honrubia et Mladen Bojinovic (PSG)-ont été mises en examen pour « escroquerie par manoeuvre frauduleuse, en l’espèce en étant en possession d’information selon laquelle des joueurs de l’équipe de handball de Montpellier s’étaient entendus préalablement pour modifier ou altérer le déroulement normal de la rencontre entre Cesson et Montpellier » du 12 mai.

Déjà coupables ? Doubles champions du monde, doubles champions olympiques, les « Experts » avaient pourtant de quoi faire rêver. Après les « barjots » et les « costauds », les joueurs de handball furent portés aux nues (contrairement à leurs confrères footeux) pendant les JO de Londres, avant de basculer au rang d’immoraux, mus par la cupidité. « Cette situation est un cauchemar », vient de confier Nicolas Karabatic sur sa page Facebook. Son avocat,  maître Dupont-Moretti avait résumé sa ligne de défense : Ils »ont parié mais pas triché ». En attendant les suites judiciaires, leur arrestation théâtrale à la sortie d’un match a déjà transformé des suspects en coupables.

PsychoEnfants : Que vous inspire cette affaire ?

Claudine Biland : Comme chacun, je respecte la présomption d’innocence.  La justice tranchera après avoir entendu les protagonistes de cette « affaire ». Ce qui me semble bizarre est la ligne de défense : « Ils ont parié mais pas triché ». On sait pour plusieurs raisons que 5 des meilleurs joueurs de Montpellier ne vont pas jouer ladite rencontre, que l’équipe était en grande difficulté etc. On parie donc à la mi-temps sur une défaite. Je crois simplement qu’il est difficile de se mobiliser à 100 % pour la gagne, et en même temps, parier sur une défaite.

P.E. : Une tricherie est-elle un mensonge ?

C. B. : Oui, derrière la tricherie il y a la volonté de duper autrui… En amont de la tricherie, il y a un mensonge. Mais que ce soit un enfant ou un adulte, le mensonge est le même. En général, il y a 4 grandes raisons de mentir :

– pour donner une meilleure image de soi, et attirer ainsi un regard plus favorable sur soi-même ;

– pour obtenir un avantage (tricher sur son cv pour obtenir un poste ou lors de paris sportifs si l’on est adulte, ou pour un enfant, ne parler que de bonnes notes pour obtenir des cadeaux) ;

– pour éviter un conflit ou une punition ;

– pour ne pas faire de la peine ou pour faire plaisir. Cette dernière raison est la seule raison altruiste, la sollicitude. Tout le reste sont dites « égoïstes ». Tous les mensonges, sans exceptions se répartissent dans l’une de ces catégories.

 P.E. : A quel âge un enfant prend-il conscience qu’il triche ?

C. B. : Dès l’âge de 2-3 ans. On le sait depuis les études de Jean Piaget. (1896-1980). A partir de 2-3 ans l’enfant fait la différence entre le bien et le mal. Sa conscience morale est déjà en place….

P.E. : Les enfants sont-ils de plus grands tricheurs que les adultes ?

C. B. : Disons qu’entre 3 et 9 ans, les enfants sont moins inhibés que les adultes. Plus spontanés, ils sont encore dans le « principe de plaisir immédiat » cher à Freud, et n’hésitent pas à faire ou à dire ce qu’il faut pour voir coller leurs rêves avec la réalité. Après 9 ans, on devient « sérieux », comme disait le Petit Prince. On devient adulte, bouffi d’orgueil, et l’on a recours à des petites ou grandes mythomanies pour s’arranger avec une réalité qui ne nous plaît pas assez.

P.E. : Pris la main dans le sac, quelle est la réaction d’un vrai tricheur ?

C. B. : S’il y a flagrant délit, on observe souvent un déni total : « non, je n’ai pas le doigt dans le pot de confiture ». Sinon, l’enfant comme l’adulte sont très vexés d’être pris en défaut, pris en faute. Non pas parce que vous venez de mettre fin à leurs rêves ou leurs illusions, mais simplement parce qu’un mensonge réussi est un mensonge qui passe, un mensonge découvert est un mensonge raté.

P.E : Certains enfants prennent l’habitude de tricher (voler dans les magasins, faire des antisèches, tricher aux examens…). Est-ce difficile de se déshabituer à la triche ?

C. B. : Oui, c’est dur. Il faut savoir que la tricherie, le mensonge, éveille trois émotions, une positive, deux autres négatives. Il y a d’abord le plaisir de la duperie, la jubilation d’avoir réussi à tromper autrui. Si ce plaisir là n’existe plus, il va y avoir un manque. Et puis, il y a les émotions négatives, comme la peur d’être découvert, et bien sûr, la honte, la culpabilité de trahir une personne, un groupe…

P.E : Enfant tricheur, adulte tricheur ?

C. B. : Il n’y a aucune prédestination. Souvent, les parents s’inquiètent trop et font des projections qui n’ont pas lieu d’être. Le mensonge, est un effet, alors qu’il faut s’interroge sur ce qui amène l’enfant ou l’adulte à agir ainsi. Ce peut-être un problème lourd d’estime de soi, d’image de soi. Le fait de mentir ou de tricher répond exagérément à ce qu’il pense de l’image que vous vous faites de lui.

P.E. : Comment réagir, en tant que parent ?

C. B. : Difficile de généraliser, tout dépend du contexte. Cela dit, j’aurais tendance à dédramatiser un peu la situation dans un premier temps, afin de ne pas vexer l’enfant. Ainsi, un espace de discussion peut s’ouvrir. Ensuite, à chaque parent de fixer son curseur moral de ce qu’il considère comme un mensonge, une tricherie. Au besoin, ne pas hésiter à fixer ses propres interdits : « on n’a pas le droit de mentir à propos de telle chose, c’est très grave. » afin de rappeler à l’enfant qu’on ne peut pas être sans foi ni loi et mentir tout le temps. De plus, les petits mensonges, répétés de manière chronique, entraînent des effets délétères sur la relation parent/enfant. Cela « plombe » l’ambiance et sape le lien de confiance entre l’enfant et le parent.

 

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