A l’occasion de la sortie du film « Le magasin des suicides » ce mercredi 26 septembre 2012, l’association Phare Enfants-Parents exprime son inquiétude quant au risque de banalisation du suicide auprès des jeunes. Mais, justement, comment parler de ces idées noires à nos chères têtes blondes ? Thérèse Hannier, présidente de l’association, répond à nos questions.

« Imaginez une ville où la vie est devenue si triste que les gens n’ont plus goût à rien »… Bienvenue à déprime Land ! Dans cette ville grise et verticale où les citoyens sont tous dépressifs, la maison Tuvache se porte bien. Cette famille tient en effet une boutique où l’on vend les meilleurs accessoires pour se donner la mort. Les suicides s’enchaînent, avec humour et noirceur, jusqu’au jour où la patronne accouche d’un bébé souriant qui deviendra un petit garçon respirant le bonheur, au grand dam de ses parents. Cette nouvelle arrivée changera-t-elle la destinée funeste des habitants ?

Si ce film d’animation, adapté d’un roman de Jean Teulé, ne fait pas l’apologie du suicide, il tourne en dérision les idées noires et les tentatives suicidaires des protagonistes. Selon Thérèse Hannier, ce film, qui banaliserait le suicide, présenterait des risques pour un jeune public, déjà fragilisé par le mal être.

PsychoEnfants : Que reprochez-vous à ce film d’animation ?

Thérèse Hannier : Tout d’abord, il ne s’agit absolument pas de mettre en cause la liberté d’expression et de création. Ce film est plutôt stimulant intellectuellement et témoigne sans doute d’une préoccupation certaine de la part de l’auteur du roman comme du réalisateur (Patrice Leconte, ndlr) pour les idées noires. Les adultes ont du recul sur la dérision et l’ironie, y compris sur des sujets macabres, mais cela n’est pas toujours perceptible pour les enfants. Ce qui me choque est surtout la promotion de ce film comme l’a fait le leader des fast food, dans le magazine Air for Kids, en août dernier….
P.E. : C’est à dire ?

T. H. : On ne laisse plus assez les enfants dans leur monde d’insouciance. On veut en faire des petits adultes trop tôt, or ce monde d’adulte n’est pas fait pour eux. On ne prend pas assez en compte la sensibilité de nos enfants, qui reçoivent sans cesse des images (Tv, cinéma, tablettes tactiles) qui ne devraient pas leur être destinées. Il ne s’agit pas de retomber dans le monde de oui oui, car l’on sait très bien que les enfants sont confrontés à la violence lorsqu’ils jouent entre eux (« t’es mort », « je te tue »). Simplement, il convient de mieux préparer l’enfant à ce qu’il va voir ou entendre.

P.E. : En tant que parent, comment parler de ce film à un enfant ? 

T. H. : Avant tout, rappeler à l’enfant qu’il s’agit d’une fiction et non de la vraie vie. On ne se rend pas au magasin des suicides comme à la boutique de farces et attrapes ! Ensuite, je considère qu’il faut lever le tabou du mot « suicide », ce qui est au moins le mérite du titre du film ! Ensuite, on peut tout à fait interroger l’enfant sur ses motivations : « pourquoi veux-tu voir ce film ? Qu’est-ce que cela veut dire pour toi, le suicide ? ». Ses réponses donneront une indication sur son degré de maturité, notamment sur l’idée de mort. Par exemple, s’il ramène la notion de suicide à lui-même : « c’est bien, si on en a trop lourd sur le cœur, on peut se tuer … ». C’est un indicateur. De même s’il précise une modalité, « se jeter par la fenêtre » par exemple. S’il le dit, c’est peut-être qu’il y a pensé, auquel cas, il ne faut pas avoir peur de le faire parler, même en utilisant le mot « suicide » (le prononcer n’incite pas au suicide). Cela permet d’évaluer son mal-être. Dans ce cas, il faut consulter un professionnel. De plus, il faut resituer le contexte du film, dont l’action se passe dans une ville très dépressive, où même les pigeons ne souhaitent plus vivre. Peut-être terminer le dia-logue par une note positive, rappeler que la vie, c’est aussi beaucoup de joie, beaucoup de plaisirs et des moments simples à et agréables à vivre.

P.E : Et après le film ?

T. H. : Là encore, se recaler sur le ressenti de l’enfant, afin de voir l’intérêt ou le désintérêt qu’il en a retiré, si les idées noires des habitants de cette ville résonnent en lui. C’est l’un des points positifs de ce film,  s’interroger sur les ressorts de l’enfant, et savoir comment il reçoit tout ça…

P.E : Y’a-t-il des jeunes, des très jeunes, qui selon vous, ne devraient pas voir un tel film ?

T. H. : Il faut savoir que la réalité de l’idée de la mort est plutôt perçue après 7 ans. Selon les spécialistes, le sens de la dérision, de l’ironie, du second degré survient vers 8 ans. Les parents responsables devraient, selon moi, engager un dialogue avec leur enfant, même après ces âges. En effet, certains enfants qui vont mal portent parfois un masque. Ils se cachent derrière et leur mal-être n’est guère palpable, même pour des parents à l’écoute. Pour l’enfant qui a déjà vécu des blessures (un abandon, des attouchements, un divorce archi-conflictuel…) ou qui s’interroge beaucoup, je pense que ce film pourrait l’« aider » un peu plus à plonger. C’est pour cela qu’un signalement au début du film ne suffit pas. Une interdiction de ce film aux moins de 10 ans aurait pu servir de première alerte pour les parents.

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