Témoins de meurtres, battus à mort, affamés ou électrocutés, les enfants syriens paient un lourd tribut cette guerre. Ils sont « traumatisés » par ce conflit qui secoue leur pays depuis plus de 18 mois, avertit une organisation internationale de défense des enfants, qui recueille leurs témoignages.

Des témoignages chocs

L’ONG « Save the Children », basée au Royaume Uni, publie des « témoignages choquants ». Recueillis dans les camps de réfugiés aux frontières de la Syrie, ces témoignages montrent le trauma des enfants syriens. Confrontés malgré eux à cette guerre, ils ont vu mourir leurs parents, leurs frères et sœurs, ont été la cible d’attaques brutales et ont parfois été eux mêmes victimes de tortures. « Des actes de violences épouvantables sont commis contre les enfants en Syrie. Ces enfants ont besoins de soins spécialisés pour essayer de se remettre de ces expériences horribles », estime Jasmine Whitbread, dirigeante de Save the Children International.  Ce recueil de témoignages d’enfants syriens et de leurs parents ayant fui le conflit, intitulé « Untold atrocities » (Atrocités jamais racontées), devrait servir de preuve à l’encontre des auteurs de ces actes.  « Leurs témoignages devraient être enregistrés afin que ceux qui ont commis ces violences envers des enfants rendent des comptes », explique-t-elle.

Enfants cibles

Hassan, un adolescent de 14 ans, raconte avoir vu « des cadavres et des blessés partout par terre », « J’ai trouvé des membres humains les uns sur les autres, dit-il, cité par l’ONG. Khalid, 15 ans, raconte avoir lui été torturé dans son ancienne école, transformée aujourd’hui en lieu de détention et de torture, où il a été enfermé 10 jours, privé de nourriture, battu, pendu au plafond par les poignets : « vous voyez ces marques ? Mes mains étaient liées avec une corde en plastique. Elles étaient attachées vraiment très serré. Il y avait des enfants dans ma cellule et leurs mains étaient attachées de la même manière » raconte t-il. « Chacun leur tour, ils écrasaient leur cigarette sur moi ». Des témoignages à la première personne, qui témoignent de la souffrance quotidienne de ces enfants. Un quotidien sous les bombes pour Omar, 11 ans. Différentes des violences volontaires, il y a celles collatérales : « un jour, je jouais avec mon frère et ma cousine. Nous la taquinions et elle était fâchée. Elle nous a quittés et elle est rentrée à la maison. Cette nuit la, un obus a détruit la maison de ma cousine de neuf ans, celle que nous avions embêtés la même journée. Je regrette qu’elle soit morte fâchée », a t’il confié.

Alors que les combats font rage, comment vivre son enfance, se développer et devenir adulte ? Face à la guerre, après la guerre, peut-on envisager – du moins espérer – que l’enfant puisse se construire favorablement ? La psychologue Dominique Brunet* et le pédopsychiatre Jean-Claude Métraux** nous livrent quelques éléments de réponse.

PsychoEnfants : Quand un enfant a vécu un tel traumatisme pendant des mois, voire des années, la souffrance n’est-elle pas irréversible?

Dominique Brunet : Il est certes des séquelles indélébiles car tous les événements post-traumatiques sont enregistrés dans le cerveau. Mais je refuse la fatalité. Certains – malgré l’horreur vécue – sont parfaitement parvenus à s’en sortir. Prenez le cas de jeunes qui ont vécu dans les camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Certains ont très bien réussi leur vie.
Jean-Claude Métraux : Si la souffrance est bien réelle au sortir d’une guerre, on constate en revanche une grande majorité d’enfants qui s’en sortent très bien. Mais, concernant les enfants dits « impactés », on compte les troubles qui tendent à se résorber à plus ou moins long terme, et les troubles de la personnalité plus ou moins irréversibles pour les plus vulnérables.

P.E. : Alors, comment expliquer que certains y parviennent et d’autres pas?

D.B. : La capacité d’un enfant à s’en sortir plus ou moins rapidement est dépendante de deux facteurs : de sa force mentale d’une part, de cette capacité à surmonter les séquelles, la dite « résilience », mais également de son environnement familial et social. Toutefois, dans une grande majorité de cas, un stress post-traumatique est à prévoir à la suite d’une guerre. Ce syndrome touchant les personnes ayant été exposées et/ou subi des traumatismes à répétition. Entre autres réactions anxio-dépressives, il y a bien sûr l’état d’anxiété manifesté par une tendance de l’enfant à revivre en permanence son expérience traumatique. L’enfant se voyant dans l’incapacité d’empêcher ces souvenirs de le hanter : bombes, tueries, amputations,… Et puis certains peuvent développer des tendances phobiques notamment face à l’obscurité, face aux bruits. Ces derniers pouvant leur rappeler ceux des armes à feu, ceux des cris,… Et enfin, de ces troubles peuvent résulter la dépression, voire des tentations suicidaires.
J.C.M. : En fonction de l’exposition de l’enfant aux évènements traumatiques, les variabilités de réponses sont très diverses. Entre autres facteurs : le degré de violence et la durée d’exposition au conflit, la confrontation au deuil, mais aussi la précarité économique et sociale du pays. A noter par ailleurs que dans des situations chroniques de guerre comme à Gaza, la proportion d’enfants qui s’en sortent est nettement moins moindre que dans des conflits armés dits « temporaires » comme en Irak. Quant à la capacité de résilience, elle est liée à des facteurs individuels et contextuels de sécurisation affective comme les parents et l’école. Enfin, il est une question fondamentale : « dans quelle mesure considère-t-on le fait de s’en sortir ? ». Relève-t-il de la simple absence de symptômes ? De la capacité à agir sur son destin?

P. E. : Du point de vue du comportement de l’enfant, quelles peuvent être les conséquences?

J.C.M. : Les traumatismes liés aux bombardements et aux décès, peuvent se traduire de diverses manières : notamment par des réactions d’évitement. A l’issue de mes précédentes missions, notamment en Bosnie, j’ai rencontré des cas d’enfants qui ne pouvaient se résoudre à quitter la chambre la plus reculée de leur maison. D’autres encore tendent à présenter des difficultés d’ordre relationnel, ou alors d’apprentissage.
D.B. : L’évitement, notamment, est à craindre. Il se manifeste alors par le refus à la confrontation ou du simple fait de parler des horreurs de guerre vécues. Par ailleurs, ces enfants tendent à s’effrayer facilement, avec une impression de danger permanent. Ils peuvent aussi faire preuve d’une grande indifférence, inhibition ou irritabilité à l’égard d’autrui, voire même adopter un comportement violent pour certains.

P.S. : Justement, n’y-a-t-il pas un risque à ce que le recours à la force soit considéré comme le moyen principal de régler les différends de la vie de tous les jours?

D.B. : En effet, certains tendent à développer une vision manichéenne de leur environnement. Les adultes pouvant être systématiquement assimilés à des « méchants ». C’est d’ailleurs plus vrai encore chez les petits-enfants dont la connaissance du monde extérieur est essentiellement basée sur des sensations et des perceptions.
J.C.M. : Là encore, tout dépend de l’environnement familial et social. L’impact est loin d’être le même, si l’enfant évolue dans un contexte dit « fondamentaliste » ou « modéré ». L’environnement concourant grandement à la perception de « l’ennemi ».

P.S. : Les adolescents, confronté à des évènements semblables, auraient-ils davantage de recul?

D.B. : Passé l’âge de 8 ans environ, s’ajoutent les éléments cognitifs : à savoir la raison et la logique. Dès lors, l’ado est davantage en mesure de faire la part des choses. Du moins, si son environnement familial et social s’y prête. Ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas dans certains pays de cette région du monde comme la Syrie : difficile de développer un esprit de tolérance quand sa propre famille nourrit des idéaux extrémistes.
J.C.M. : En effet, contrairement aux petits enfants, les adolescents sont capables de développer un esprit critique. A noter toutefois que ces premiers – tels des « éponges » – sont dotés d’une forte capacité de perception, ressentant ainsi l’espoir ou à l’inverse la résignation des adultes quant aux perspectives d’avenir de leur pays.

*Dominique Brunet est psychologue-clinicienne. Elle a rédigé plusieurs ouvrages dont « L’enfant maltraité, ou l’enfant oublié » aux éditions L’Harmattan

***Jean-Claude Métraux est pédopsychiatre, engagé auprès des victimes de conflits armés (Bosnie, Irak, Nicaragua,…)

Retrouvez l’ensemble de nos articles sur notre site, ici

(c) Marit HELGERUD MSF

Publicités