Une promesse qui divise, mais une promesse qui sera tenue ! C’est en substance ce que vient de rappeler le gouvernement, qui a dévoilé la semaine dernière, les grandes lignes de son projet de loi sur mariage et l’adoption pour les couples homosexuels.Ce projet devrait être présenté le 24 octobre en Conseil des Ministres. Depuis son annonce mardi dernier, les réactions fusent de part et d’autre de la classe politique, associations, psychologues et membres de l’Église catholique.


Si la société évolue, que l’opinion publique lui emboîte le pas épousant peu à peu l’idée de l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, l’adoption d’enfants par deux personnes du même sexe se heurte à un mur de résistance bien plus tenace. Si certains l’apparentent à une conception moderne de la famille, d’autres ne peuvent se résoudre à l’idée qu’un enfant ne puisse bénéficier d’un père et d’une mère. Pourtant, de nombreuses recherches semblent attester de l’absence de différences significatives – tant du point de vue du développement psychosocial que de l’identité sexuelle, de la réussite professionnelle et de l’estime de soi – entre enfants de couples homosexuels et hétérosexuels. Des réactionnaires aux rétrogrades en passant par progressistes et éclairés, le débat fait rage. Alors pour ou contre l’homoparentalité? Le psychanalyste Jean-Pierre Winter* et le professeur de psychologie Benoit Schneider** confrontent leurs points de vue.

PsychoEnfants : Si un couple homosexuel apporte des garanties d’amour et de stabilité, pourquoi devrait-il être privé des mêmes droits qu’un couple hétérosexuel ?

Benoît Schneider : Bien entendu chacun reconnaîtra comme légitime le désir d’enfant. Au nom de l’égalité entre les citoyens, chacun doit-il accéder à un droit à « être parent » ?
 Celui-ci doit s’apprécier au regard du droit de l’enfant à bénéficier de conditions de développement les moins exposées. Les familles homoparentales de ce point de vue sont-elles 
plus vulnérables ? C’est la question qui mérite d’être posée. Les recherches menées apparaissent de ce point de vue globalement rassurantes.

Jean-Pierre Winter : Déjà, il faudrait définir ce qu’est l’amour. Qui sait faire la différence entre l’amour et l’allégation d’amour? Et puis s’il est bien sûr souhaitable que l’enfant reçoive suffisamment d’amour, cela ne suffit pas à la construction de son psychisme. D’autant qu’on ne peut fonder une société sur quelque chose d’aussi incertain. On fonde une société sur la loi. Par ailleurs, on ne peut balayer le patrimoine génétique d’un enfant. Comment une loi pourrait autoriser à effacer une partie de son histoire? Par « histoire », j’entends tout ce qui l’a précédé des siècles durant…

P.E. : Estimez-vous nécessaire que l’enfant ait un référent masculin/féminin pour se construire favorablement? 


J-P.W. : L’enfant, de fait, a toujours eu une mère et un père. Comment ce fait pourrait-il être nié ? Quant aux enfants qui manquent de l’un ou l’autre, voire des deux, il s’agit là d’accidents de l’Histoire…Et puis, qu’en est-il de la question de la filiation dans toute sa dimension symbolique et biologique ?  Il faudrait mesurer les répercussions de toute perturbation de ces liens. Françoise Dolto affirmait que des « catastrophes émotionnelles » pouvaient se produire à la deuxième ou  troisième génération. Logiquement, il en irait de même pour des familles où les enfants sont nés par insémination avec donneur ou par fécondation in vitro.
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B.S. : On ne peut s’en tenir au strict cadre du duo parental. L’enfant peut tout à fait s’en référer à d’autres figures de son environnement, tels ses grands-parents, des membres de la faille proches, des amis, qui font sens pour l’enfant à partir de la place que leur accordent ses parents. Par ailleurs, chacun des deux parents homos est porteur de bi-sexualité. Chacun dans son style, est en capacité de porter sa part de féminin et de masculin. Et puis, les temps ont changé… Même dans les familles dites « classiques », non seulement les rôles sont de plus en plus partagés entre la mère et le père, mais les fonctions dont ils sont porteurs sont portées avant davantage de souplesse. Et cela fonctionne très bien. L’autorité n’est plus du seul ressort du père, et pareillement pour la compréhension et la douceur chez la mère… Enfin, il est une dimension fondamentale dans la construction psychique de l’enfant : le discours de vérité sur le parcours de filiation et d’inscription dans l’histoire familiale, à partir des choix faits par les parents ; insémination artificielle, recours à une mère porteuse, adoption… Car c’est sans doute dans le rapport à ce discours de vérité que réside la zone de risque, plus que dans le choix d’homosexualité des parents…

 

P.E. : Si l’homoparentalité est de moins en moins tabou, elle n’en demeure pas moins encore très « rare ». L’enfant ne se verrait-il pas inévitablement confronté à la dure réalité des cours de récréation, celle des remarques moqueuses de ses camarades du fait de sa « différence »?

B.S. : On constate une tolérance plus marquée et les représentations attachées à la capacité des couples à élever des enfants en contexte homoparental ont fortement évolué, même si l’homoparentalité se heurte encore à diverses formes de stigmatisation. Par ailleurs, les familles ont intégré progressivement cette crainte du regard, du rejet, et en particulier les liens intergénérationnels apparaissent le plus souvent soutenant. Donc on constate une réelle évolution positive. 
 

P.E. : Cette absence d’altérité/de différenciation entre les sexes en viendrait-elle à impacter la construction de l’identité sexuelle de l’enfant ?

J-P.W. : On nous annonce que les enfants vont faire la différence des sexes en regardant des images vues sur les écrans télévisés. Or, c’est au sein de la seule cellule famille que se crée l’identité sexuelle. C’est en son sein que s’engagent le désir et l’affect. C’est là qu’ils y découvrent le corps de leurs parents, frères et sœurs.

B.S. : Mais en conformité avec la réponse à votre première question, on n’est pas dans « l’absence » et la dualité psychique de tout individu, de tout parent, fait que l’univers des identifications et des positions éducatives ne clivent pas les familles sur la base de la seule orientation sexuelle des deux parents. Le terme « impacter » est ambigu au sens où il laisse implicitement à entendre une sorte de choc ou de traumatisme… Les dispositions psychiques des adultes « impactent » l’identité sexée et sexuelle de l’enfant, bien sûr, mais cela fait partie de tout processus développemental.

P.E. : Un enfant élevé par deux parents du même sexe aurait-il plus de chances de devenir homo lui-même ? Serait-il tout du moins, plus ouvert à d’autres pratiques sexuelles, moins « normées » ?

B.S. : Les nombreuses études prouvent l’absence de déterminisme simple. Diverses enquêtes conduisent à estimer que dans une population ordinaire on compte 5 à 15% de sujets qui se déclarent homosexuels. Or on retrouve en gros la même proportion d’enfants élevés par des couples homosexuels et devenus adultes qui se déclarent eux-mêmes homosexuels. Ce constat invite pour le moins à considérer l’idée d’ « impact » sur l’orientation sexuelle, donc indirectement sur l’identité sexuelle, avec prudence. Quant à la personnalité de ces enfants, plusieurs recherches indiquent aussi une certaine disposition à la tolérance et à l’ouverture, donc les « risques » observés méritent d’être considérés avec nuance. Mais difficile de faire des généralisations. Vous savez, une étude a même révélé une disposition chez ces enfants à la douceur (moins agressifs que les autres), qui les rendrait ainsi moins « résistants » à la stigmatisation…

P.E. : N’est-il pas temps de faire évoluer notre conception de la famille 

J-P.W. : Ceux qui soutiennent les thèses homoparentales invoquent l’égalité des citoyens devant la loi. L’argument est de poids. Mais de quoi relève la conception d’un enfant?  D’un désir, d’une volonté explicite, d’un hasard malheureux… Mais en aucun cas, le droit positif ne pourrait intervenir pour autoriser ou interdire. Par ailleurs, Françoise Dolto affirmait : « Ce qui est grave; c’est quand la loi interdit, la loi légale de l’État interdit à la loi naturelle de s’appliquer. » Comment une loi pourrait-elle décider qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un père et une mère, alors que le réel biologique…impose qu’il y ait un homme et une femme pour faire un enfant ? Enfin, ce qui se présente comme un problème local, ne concernant qu’une minorité d’individus au sein d’une minorité, risque de transformer et bouleverser le système tout entier.

B.S. : Il faut sortir les familles de la marginalité. Le cadre légal doit pouvoir placer l’enfant dans les meilleures conditions.Et puis dans tous les cas, les personnes détournent le contexte légal, font des démarches à l’étranger (ex : insémination artificielle en Belgique). Quand les adultes doivent bricoler avec la loi, ça n’est  jamais très bon pour l’enfant… On peut considérer que la loi à vocation à accompagner les situations de fait dès lors que, si elles ne sont pas prises en compte, deviennent du fait même porteuses de risque.

*Benoit Schneider : professeur en psychologie de l’éducation – Université de Lorraine
**Jean-Pierre Winter : Psychanalyste – auteur de « Homoparenté » aux éditions Albin Michel

 

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