On a tous entendu un jour nos enfants réclamer un tatouage. Simple crise d’indépendance pour certain, réel désir de laisser sur leur corps la trace d’un vécu émotionnel pour d’autres. Qu’est ce qui se cache derrière cette demande de plus en plus grandissante de nos ados ? En France, 8% des 18-24 ans arborent un tatouage.

Se « marquer » serait une façon de couper le cordon mais aussi et surtout de maîtriser son identité, son image et son corps changeant à la puberté. Le recours au tatouage peut alors apparaître comme une réponse aux angoisses identitaires que l’adolescent ressent. Cependant, derrière cette forme de rébellion de l’ado en quête de soi, certains ressentent un réel besoin de tracer sur leur propre corps l’expression d’un passé, d’une cicatrice ou d’un essentiel de vie. Cependant, sur ceux qui le réclament, moins de 20% d’entre eux passent finalement à l’acte.

Xavier Pommereau, psychiatre spécialiste de l’adolescent en difficulté, auteur de Ado à fleur de peau, aux éditions Albin Michel,  a répondu à nos questions.

PsychoEnfants : Que signifie l’envie d’un tatouage, chez l’ado ?  

Xavier Pommereau : Tout d’abord il y a un effet de mode. Les adolescents sont assez conformistes, ils vont imiter les stars qui ont forcément une certaine influence sur leurs pairs.  Au delà de ca, je crois qu’il y a quelque chose de beaucoup plus profond. A notre époque, l’individualisme prime, et l’on doit se définir non plus par rapport à ce que font nos parents, mais à travers son groupe d’appartenance.

P.E : Oui, mais l’ado peut aussi porter des marques…

X. P. : Sans doute, mais il faut savoir que depuis la nuit des temps la peau reste le premier passeport identitaire de l’homme. Donc lorsque l’on veut exister de façon singulière par rapport au groupe, on utilise la peau. Pour beaucoup d’ados c’est une manière de créer sa propre marque, choisir son appartenance : « je n’ai pas choisi les parents que j’ai, je n’ai pas choisi le physique que j’ai, mais je peux choisir mes appartenances ». Ils vont s’attacher aux valeurs qui sont attribués aux tatouages : la liberté correspondra à l’hirondelle très fréquente chez les jeunes, le coté indomptable d’un dauphin, le sauvage d’une fleur vénéneuse… C’est aussi une façon d’incarner des valeurs différentes que celles que ses parents lui ont inculquées. Pour beaucoup c’est une manière de s’embellir. Lorsque les parents hurlent en consultation avec leur ado je leur dis « attendez avant de crier, essayez de vous demander ce que veut l’adolescent. » En général, il veut s’embellir. Je ne suis pas en train de dire que l’on doit tout accepter, mais il serait souhaitable de ne pas se braquer tout de suite.

P.E :  Y a  t’il derrière ce désir un besoin de se conformer aux codes de sa génération, ou au contraire de se singulariser par un « tatouage bien à lui » ?

X. P. : Les deux ! Se conformer au codes sociaux en vigueur mais se singulariser par ce que l’on choisit de se tatouer. C’est se conformer certes, mais c’est choisir un motif qui appartient à soi-même. Beaucoup choisissent de se faire tatouer une pensée, une phrase, toujours pour s’affirmer, ce sont des marqueurs, voire des surligneurs de l’identité.

P.E : Vous dites que l’image est le vecteur de l’identité, que l’ado qui se cherche travaille son image. L’envie d’un tatouage peut-elle aussi relever d’un mal être de l’adolescent ?

X. P. : Pas du tout ! Il ne s’agit pas de choses pathologiques. Après, si un adolescent se couvre de piercings ou de tatouages et qu’il n’est pas tatoueur professionnel, on pourra se poser des questions.  L’excès va signaler la souffrance. Quand on se tatoue des choses trash, on n’est plus dans l’embellissement. C’est un signal de souffrance. L’adolescent exprime un mal être dans ce cas.

P.E :  Certains y voient une fonction de construction de soi. Dans certains pays, le tatouage est perçu de façon positive. Le mauvais œil que portent les parents, l’inquiétude, est-elle fondée, justifiée ?

X. P. : Les personnes qui sont contre n’ont pas beaucoup voyagé ! Je demande souvent aux ados dont les parents sont contre de me les amener. Les parents ont cette mauvaise vision du tatouage qui dit que l’on ne pourra pas travailler,  et que l’on est perçu comme un voyou voire un délinquant. Ils ont des images datées et font des mauvaises associations. Je conseille néanmoins aux parents de mineurs de réfléchir avec eux, notamment sur le fait qu’il s’agit d’un marquage à vie. A 14 ans, on ne se projette pas à 60 ans ! Si le parent est définitivement contre alors, il devra lui dire « quand tu seras majeur et responsable de ton corps, tu le feras ». Mais il faut respecter le choix de son enfant. Certains parents en viennent à offrir eux-mêmes le tatouage pour les 18 ans de leur enfant.

P.E :  Les ados ont-ils pour habitude de le dire à leurs parents avant de passer à l’acte, ou les mettent-ils devant le fait accompli ?

X. P. : Je conseille souvent aux adolescents de m’amener leurs parents plutôt que de le faire en cachette et créer des tensions inutiles. Le problème de faire cela en cachette est que le tatouage est couteux. Les ados qui le cachent à leurs parents iront donc, par manque d’argent, chez un tatoueur douteux ou se faire bricoler par un ami à l’arrière du lycée. Les tatoueurs sont des véritables artistes à part entière, comme Tintin, le tatoueur le plus réputé de Paris.

P.E :  En tant que parent, que dire, que faire ?

X. P. : Déjà, ouvrir le dialogue, ne pas se braquer, essayer de comprendre et remettre la demande dans l’air du temps. On peut aussi négocier la taille avec son adolescent, participer au choix du tatouage… Plus il y a du dialogue, de l’ouverture, mieux ca se passe. Je préconise avant tout l’accompagnement, le soutien et le respect d’une envie. Beaucoup de gens, des médecins, ont raconté des bêtises sur la déformation du tatouage. Tout cela est faux si l’on suit scrupuleusement les indications post tatouage. Observer les consignes, en prendre soin. Beaucoup de parents finissent par accepter voire apprécier le tatouage enfants.  Mais derrière ce refus ou cette incompréhension de vouloir « modifier » son corps, il y a aussi un problème de génération, des fausses croyances. Un parent pense directement que son enfant, tatoué, sera rejeté professionnellement, ce qui s’avère totalement faux aujourd’hui. Il ne faut pas résister bêtement.

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