Des histoires comme celle d' »Ombline* », il en existe quelques dizaines par an en France. Des femmes enceintes condamnées à des peines de prison, n’ayant d’autres alternatives que d’accoucher dans les sombres arcanes de l’univers carcéral. Ainsi, s’en suivent des combats à rude épreuve pour garder leur bébé le plus longtemps possible, et parfois s’en assurer la garde une fois leur peine purgée.  Que vivent ces femmes ? Quels liens peut-on tisser avec son enfant dans cet univers de violence et d’isolement, aux antipodes des cadres « classiques » de douceur destinés à la maternité? Le psychiatre Pierre Lamothe** nous livre quelques explications sur ce vécu singulier de la maternité.

50. C’est le nombre de femmes qui accouchent chaque année entre les murs d’une prison française. On compte environ 3000 femmes actuellement incarcérées, dont 60 déclarent être déjà mères d’enfants majeurs ou mineurs.
Le Code de procédure pénale prévoit que ces mamans peuvent garder leur enfant auprès d’elle jusqu’à l’âge de 18 mois. Il faut également savoir que l’article 9 de la Convention Internationale relative aux droits de l’enfant stipule que « la non séparation de l’enfant et ses parents est un droit fondamental, mais aussi un besoin pour la construction de son identité et de sa personnalité ».

Psychoenfants : Compte tenu des conditions d’incarcération qui prêtent à une proximité extrême entre la mère et son bébé, comment éviter que la relation ne soit trop fusionnelle?

Pierre Lamothe : 
S’il apparait essentiel de ne pas couper l’enfant de sa mère, il convient d’éviter aussi une « symbiose » artificielle. Leur quotidien s’y prête malheureusement, car ces femmes – le plus souvent dépourvues d’activités – tendent à se réfugier dans ce type de relation d’extrême proximité. Or, il est indispensable que le bébé parvienne à se défusionner progressivement de sa mère, que la mère puisse parvenir peu à peu au statut de « mère suffisamment bonne » (Winicott), c’est-à-dire gardant une vie propre et acceptant de n’être pas qu’au service de l’enfant. Pour ce faire, les surveillants ménagent des espaces et des temps de séparation progressive entre la mère et son bébé et interviennent en cas d’excès.

P.E. : Ces mères détenues bénéficient-elles d’un traitement spécifique?

P.L. : Il y a en effet une présence éclairée du personnel de l’administration pénitentiaire qui ne fait pas que de la garde disciplinaire, sensible à l’état de vulnérabilité de ces femmes. Par ailleurs, en cas de besoin pour la mère ou le bébé d’une assistance plus lourde, nous pouvons faire appel à la PMI (Protection Maternelle et Infantile) ou à l’intervention de nos propres équipes hospitalières qui assurent les soins quotidiens des détenues. A noter également que ces femmes sont souvent en perdition sur le plan psychologique, d’où la nécessité d’un accompagnement « psy », parfois assez lourd. Il ne peut cependant y avoir de personnel spécialisé à temps plein ni en petite enfance ni en psychiatrie. Et pour cause : les nurseries fluctuent de 0 à 4 nouveaux-nés d’une période à une autre. Mais la règle de l’offre de soin identique au milieu civil est appliquée et, par exemple, des sages femmes provenant de l’extérieur peuvent préparer les futurs mamans à l’accouchement.

P.E. : Pensez-vous que l’univers carcéral puisse nuire à l’épanouissement de l’enfant?

P.L. : De fait, l’enfant est bien condamné à passer les premiers mois de son existence entre quatre murs. Mais il est quelques dispositifs pour rendre la situation moins « violente ». La plupart des prisons – comme la Maison d’arrêt de Lyon – ont une cour réservée afin que les enfants puissent s’y promener et y jouer avec leur mère. Sans parler du mobilier ou de la décoration spécifiques, avec des cellules équipées de lits pour bébés ou petites baignoires.

P.E. : Les liens entre la mère et son enfant sont jugés fondamentaux pour le développement de l’enfant. Comment gérer la séparation après 18 mois passés en cellule ? N’est-elle pas trop « brutale »?

P.L. : Il faut en finir avec le catastrophisme…Quand l’on sait déjà que dans la vie, la mère travailleuse doit confier son bébé à un tiers – soit à une nourrice ou une crèche – au bout de 3 mois, la mère détenue, elle, peut l’avoir à ses côtés un an et demi durant. Après, il ne faut pas oublier que ces cas sont d’une extrême rareté. Bien souvent, ces femmes n’ont que quelques mois à purger. Cela ne concerne qu’à peine quelques enfants par an. Mais, il reste admis qu’une séparation trop brutale peut générer des troubles psychiatriques graves chez l’enfant et on essaie de l’aménager.

P.E. : Dans quels cas retire-t-on le bébé à sa mère (en deçà des 18 mois prévus par la loi)?

P.L. : Si celles-ci manifestent de graves troubles psychotiques ou de forte instabilité, alors la situation de sauvegarde de l’enfant nécessite séparation. Mais vous savez, il n’y a pas de lois, excepté la règle des 18 mois. Il existe par ailleurs des cas de femmes négligentes voire maltraitantes. On le leur retire alors sans états d’âme.

P.E. : Quelles conséquences peut-on envisager sur le développement psychologique des enfants qui ont vécu les 18 premiers mois de leur vie dans un environnement carcéral, soit « fermé »?

P.L. : Il ne faut pas exagérer  le traumatisme initial supposé chez l’enfant né dans ces conditions. Le traumatisme causé par la personnalité de la mère est bien plus important, avec en autres conséquences à redouter une difficulté de l’enfant à se situer en société. D’autant plus si la mère nourrit un sentiment de rejet à l’égard de la peine imposée sans la relier à ce qu’elle a fait pour la mériter. A noter qu’il s’agit souvent de femmes impulsives, rebelles et « loubardes », qui n’ont pas toujours choisi d’être mère à ce moment là et peuvent régir de façon imprévisible par le désintérêt ou le surinvestissement de l’enfant.

P.E. : Et enfin, si ces femmes sont condamnées, c’est qu’elles ont mal agi… En revanche, estimez-vous qu’elles puissent être de « bonnes mères »? 

P.L. : Il ne faut en aucun cas stigmatiser les femmes détenues. Mais il est vrai que lorsqu’une femme se voit directement condamnée à une peine de prison –  et non sujette à un aménagement de peine tel que prévu par la loi pénitentiaire de Rachida Dati – c’est qu’elle a commis une grosse bêtise… En revanche, j’ai pu constater que de nombreuses mères même « criminelles » se révèlent très aimantes. L’un n’empêche pas l’autre. Même certaines, par amour, sont parvenues à se régénérer, à devenir de meilleures personnes pour elles-mêmes et pour les autres.

* interprétée par Mélanie Thierry dans le premier long métrage de Stéphane Cazes sorti dans les salles le 12 septembre sur la maternité carcérale
** Psychiatre – Chef du service médico-psychiatrique régional des prisons de Lyon

Retrouvez l’ensemble de nos articles sur notre site, ici

Publicités