Source intarissable de films, de romans ou d’études, les secrets de famille sont à l’origine de bien des situations incongrues, parfois douloureuses. Ces silences complices, qui traversent les générations, poussent ceux qui en souffrent à faire éclater la vérité au grand jour. Mais, qu’est-ce qu’un secret de famille ? Pourquoi perdure-t-il ? Comment s’en libérer. Éléments de réponse avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, auteur de Secrets de Famille, mode d’emploi (éditions Marabout).

Ce n’est un secret pour personne : chacun possède son secret. Mais lorsque celui-ci s’étend à un petit nombre, les proches d’une famille, c’est une autre histoire qui prend racine. à l’instar de Maiwenn le Besco, qui sera Violette, femme fragile et écorchée, dans son film « Pardonnez moi », ou elle retrace son enfance, riche de pleurs, de rires et de non dits, entre autobiographie et fiction. Puis, Alexandre Jardin, qui avait ébranlé en 2011 les certitudes familiales, évoquant le comportement collaborationniste de son grand-père. Ou, plus récemment, Félicité Herzog, fille de l’alpiniste Maurice Herzog, héros de l’Annapurna, qui brise le mythe national, dans Un Héros. Quels besoins se cachent derrière la révélation de vérités familiales et dramatiques, parfois méconnues du grand public ?

PsychoEnfants : Qu’est-ce qu’un secret de famille? D’où vient-il ?  

Serge Tisseron : Il n’existe pas de secret « objectif » : tout est affaire de circonstance. Un événement passé, jusque là supportable, peut se transformer en secret pénible si la situation familiale change, par exemple si celui avec lequel on partageait ce secret vient à disparaitre. La grande majorité des secrets a toujours concerné principalement la naissance et la mort : secret de filiation et d’adoption, enfants cachés et découvert au moment de l’ouverture du testament, suicides maquillés en accident… Mais tout peut devenir un secret à partir du moment ou trois conditions sont réunies : un événement vécu comme traumatique, c’est-à-dire impossible à gérer par celui qui le vit de telle façon qu’il va le taire ; le silence opposé aux proches autour de cet événement ; et l’interdit de savoir opposé aux générations suivantes.

P.E : Se transmet-il de génération en génération ?

S.T. : Le secret ne se transmet pas pour la simple raison qu’il se définit justement par l’existence d’un trou dans la communication. Mais il peut avoir des effets sur plusieurs générations. C’est ce que j’ai appelé les « ricochets » des secrets. L’enfant confronté à des manifestations de souffrance chez l’un de ses parents en est déstabilisé, et il essaie de comprendre ce qui arrive. En même temps, il tait ses questions de peur de réveiller les souffrances de son parent. Finalement, et comme on ne lui explique rien, il peut imaginer qu’il est le responsable. C’est pourquoi, même si un parent ne peut pas expliquer ce qu’il a vécu à son enfant, il doit au moins lui dire : « tu n’y es pour rien ». Cette simple phrase peut sauver un enfant de la culpabilité.

P.E : Quelles sont les attitudes qui peuvent trahir un secret de famille ?

S.T. : Le plus souvent des crises de tristesse ou de colère imprévisibles et inexplicables. De façon générale, ce sont des émotions violentes qui se manifestent par des gestes, des mimiques, des intonations… Par exemple le regard bienveillant d’une mère à sa fille qui s’assombrit brutalement, ou le geste brusque d’un père qui tient son fils et qui, d’un coup, le rejette. De tels changements brutaux ont toujours une cause. Ce sont ces manifestations que j’ai appelées les « suintements » du secret. Malheureusement, celui qui est prisonnier d’un secret n’a pas de mots pour en parler. L’’enfant qui perçoit ces changements brutaux n’en a pas le mode d’emploi et se trouve plongé dans l’angoisse et l’insécurité.

P.E. : Quelles sont les forces qui poussent certains protagonistes à taire un secret ou à s’en libérer? Est-ce tout simplement parce que le silence installé est devenu pesant, étouffant, insupportable ?

S.T. : Deux éventualités sont possibles dans le fait de taire une blessure : soit la personne qui l’a vécue ne souhaite pas en parler, soit elle ne le peut pas par ce que la charge émotionnelle est trop forte et qu’elle préfère essayer de tout oublier. Cela a été notamment constaté avec les victimes de la déportation : face aux questionnements de leurs enfants, certains niaient avoir vécu toutes les horreurs qu’ils avaient pourtant bel et bien subies. Ces personnes avaient retranché de leur conscience les sensations, les émotions et les états du corps les plus pénibles qu’ils avaient vécu. Pour elles, il avait fallu oublier pour survivre. Mais d’autres anciens déportés ont déclaré ne pouvoir survivre qu’au prix d’en parler, comme cela a été le cas pour Primo Levi qui a très vite écrit ce qu’il avait vécu.

P.E. : Pourquoi le mettre au grand jour, dans un livre ou un film ? Qu’ont-ils à y gagner ?

S.T. : Se délester d’un secret, qui plus est au grand jour, accessible à tout public, est toujours un soulagement. C’est ne plus être obligé de taire quelque chose de très important pour soi, et donc cesser d’être partagé en deux. C’est aussi une manière de montrer que la réalité est plus compliquée que ce que chacun pouvait en penser.  Une façon de dire «  vous voyez, je suis connu et célèbre, mais j’ai des raisons d’être triste et fragile».

P.E. : Une fois le secret exposé, que se passe-t-il pour celui ou celle qui l’a révélé?

S.T. : La vérité n’est pas thérapeutique, il ne suffit pas de la dire pour guérir d’un secret douloureux. Bien que cela puisse être un soulagement, il reste des traces et des habitudes liées au long silence qui a accompagné le secret, par exemple celle de ne pas faire confiance, ou d’être cachottier de façon maladive. Être marqué par un secret de famille ne condamne pas à échouer sa vie, mais elle la rend incontestablement plus compliquée, et souvent plus torturée. La retranscrire dans un livre ou un film permet un apaisement, mais les troubles restent.
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