La petite Zainab, âgée de 7 ans, apparait aujourd’hui comme l’unique témoin du quadruple assassinat de Chevaline. Les enquêteurs attendent de pouvoir l’interroger. Après une telle tragédie, comment se reconstruire? La psychologue Isabelle Filliozat* a répondu à nos questions.

L’enquête sur la tuerie de Chevaline (Haute-Savoie) se poursuit. Les équipes françaises et britanniques poursuivent leurs investigations, en France et en Grande-Bretagne, avec pour pistes de travail, « sérieuses, intéressantes », la thèse d’un différend familial, un crime lié à la profession du père des fillettes « ou éventuellement ses origines irakiennes », a expliqué dimanche le procureur de la République d’Annecy, Eric Maillaud.

De ce drame, seules les deux fillettes ont survécu. Zeena, 4 ans, était restée cachée au pied de sa mère pendant 8 heures. Sa grande sœur, Zainab a été grièvement blessée puis hospitalisée au CHU de Grenoble. Sortie d’un coma artificiel, elle sera entendue dès le feu vert des médecins. A son réveil, ce petit témoin crucial de l’enquête aurait balbutié quelques mots et exprimé sa peur.

PsychoEnfants : Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la tête de cet enfant?


Isabelle Filliozat : Un état de sidération, compte tenu du caractère extrêmement soudain et brutal du drame. Cette famille était en vacances, pas dans un pays en guerre… Alors le cerveau se bloque, son amygdale déclenche un état d’alerte complet, l’empêchant de fuir et la figeant sur place. A noter qu’en cas de stress, la personne peut réagir de trois manières : fuir, se battre ou se figer. Dans son cas, elle est restée figée dans un état de sidération totale. D’autant que ses parents – à savoir ses figures d’attachement premières – sont morts sur le vif. Conséquence : personne pour l’autoriser à bouger.

P.E. : A quel moment un enfant âgé de 7 ans, prend-il conscience de tout ce que cela implique?


I.F. : A cet âge-là, la conscience ainsi que celle de la mort, commencent à émerger. En revanche, un traumatisme peut concourir à accélérer le développement de prise de conscience. Par ailleurs, il s’agit d’un âge où une pensée nouvelle se crée. L’enfant commence à construire une pensée logique. Il passe d’une pensée concrète à une pensée abstraite. Du simple « toucher », il devient capable de «réflexion ».

P.E. : Les enquêteurs s’apprêtent à interroger la fillette. Mais compte tenu de son très jeune âge et de la gravité du traumatisme vécu, comment créer les conditions de son expression?

I.F. : Il va falloir y aller très progressivement et avec précaution, afin de ne pas la ramener trop brutalement à l’horreur du drame vécu. En outre, il ne sera question de témoignage dit « traditionnel » compte tenu de son âge. Pour ce faire, les enquêteurs la feront jouer et dessiner afin de rejouer le traumatisme. A noter par ailleurs que les témoignages verbaux sont toujours à prendre avec des pincettes, car souvent la parole se voit entachée par les émotions. Et puis, chez les enfants, l’usage de la parole sert souvent à faire plaisir aux adultes…pouvant alors perturber encore davantage la fiabilité du témoignage. Et enfin, un pédopsychiatre devra l’accompagner lors de l’interrogatoire afin que la parole ne soit pas vécue de nouveau comme un traumatisme.

P.E. : Comment se reconstruire, après un tel drame?


I.F. : Déjà, un cadre sécuritaire est primordial. Ensuite, l’enfant a indéniablement besoin d’une figure d’attachement qui puisse la sortir de son état de prostration. Une personne douée d’une extrême patience, capable d’être à l’écoute de ses émotions. La personne accompagnatrice devra lui permettre de se libérer de sa charge émotionnelle et de sa rage. Par ailleurs, il est de grandes chances qu’elle vive la disparition de ses parents comme un abandon qu’elle pourrait alors reprocher à sa nouvelle figure d’attachement (qui ne devra en aucun cas le prendre contre elle).


P.E. : Qu’en sera-t-il du travail de deuil?


I.F. : Il est censé s’effectuer progressivement. Dans cette turbulence d’émotions, elle alternera entre périodes de déni, de peur et de fureur. Dans ce cas, elle ne devrait pas éprouver un sentiment de culpabilité, sauf si elle était en conflit avec l’un de ses parents. Celle-ci pourrait alors se dire : « j’ai été méchante avec ma mère/mon père. C’est donc de ma faute s’ils sont morts. » Quant au phénomène de déni, il peut durer un certain temps et revenir ensuite par intermittence. À l’inverse, seul un refoulement  des émotions et du traumatisme vécu pourrait laisser place à un déni total. Cela dit, ces cas sont d’une extrême rareté.

P.E. : Quels sont les risques de stress post-traumatique?

I.F. : En premier lieu, on compte les troubles post-traumatiques, susceptibles de se manifester de suite ou alors longtemps après une période de latence. Ils peuvent se traduire par une anxiété permanente et/ou des cauchemars. À noter également qu’elle sort à peine d’un coma thérapeutique. Il faudra donc compter quelques jours avant que l’organisme n’élimine tous les médicaments, que tout le métabolisme ne se remette normalement en marche. Ensuite, elle en viendra à libérer son trop plein d’émotions par le biais de tremblements, secousses ou autres.



P.E. : Est-il nécessaire que la fillette assiste à l’enterrement de ses parents?


I.F. : C’est même essentiel! C’est un moment qui permet d’accompagner le travail de deuil. Auquel cas, elle pourrait rester dans le déni, avec pour conséquences éventuelles : rester ancrée dans le passé et ne pouvoir prendre sa vie en main.

P.E. : Y a t il des chances que la fillette attende un « retour » de ses parents?

I.F. : Effectivement, il est très probable qu’elle en vienne à nourrir l’espoir d’un retour de ceux-ci. À tel point que des enfants en viennent même à se convaincre que leurs parents sont encore en vie. Mais dans ce cas, la réalité les rattrape forcément un jour ou l’autre.



P.E. : Frédéric Theureau a vécu un drame quasi-comparable il y a 35 ans. Il avait déclaré qu’il devait sa reconstruction à l’amour de sa famille d’accueil. L’amour, force de reconstruction?


I.F. : Indéniablement. Pour ce faire, il lui faudra pouvoir compter sur un tuteur de résilience (proche, famille,…), soit une figure d’attachement aimante et à l’écoute. Dans tous les cas, Zainab ainsi que sa petite sœur Zeena, ont toutes les chances de s’en sortir. Mais n’oublions pas : des tragédies de ce type, il en existe partout dans le monde. Prenez le cas de l’Afghanistan et de la Palestine, des enfants y perdent leurs parents tous les jours!

*Isabelle Filliozat est psychothérapeute, auteur de « Au coeur des émotions de l’enfant » aux éditions J.C. Lattès

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