Usage des réseaux sociaux, rythmes de sommeil, habitudes alimentaires, éveil à a sexualité… Près de 12 000 collégiens français ont été passés à la loupe pour les besoins de la grande enquête HBSC menée dans plus de 40 pays, essentiellement européens. Avec la rentrée scolaire, la rédaction fait un « focus » sur le thème de la violence scolaire, avec les docteurs Emmanuelle Godeau* et Félix Navarro**.

L’enquête HBSC (Health Behaviour in School-aged Children) a pour objectif d’appréhender la perception qu’ont les élèves de 11 à 15 ans de leur santé et de leur vécu au sein de l’école, de leur groupe de pairs et de leur famille. Tous les 4 ans, elle permet de mesurer les évolutions, et son caractère international donne lieu à des comparaisons entre pays européens.

Mardi dernier, la rédaction avait déjà publié les informations relatives à l’hygiène de vie de nos ados et sur leur propre perception vis à vis de leur silhouette. C’est sur le thème de la violence scolaire que nous continuons à éplucher cette vaste étude.

PsychoEnfants : Dans l’ensemble, qu’est-ce qui a changé entre 2006 et 2010 ?

Félix Navarro : Il faut remonter plus loin dans le temps si l’on veut vraiment voir émerger des tendances. Si l’on compare 1994, date de la première étude en France, et 2010, la vraie tendance, dans les grandes lignes, c’est la stabilité,. Dans les années 90, on ne parlait absolument pas de violence scolaire, car c’était jugé « sans intérêt ».  Aujourd’hui, on en parle presque trop par rapport à la réalité.  Attention, les chiffres peuvent être trompeurs. Par exemple, seulement 1% des enfants se déclarent rackettés. Donc, 99% ne le sont pas. Mais, pour ceux qui l’on vécu, cela peut être un drame.

P. E : Quelles sont les formes de violences les plus fréquentes ?

Emmanuelle Godeau : D’abord, les coups (12%), puis les vols (7%), loin derrière vient le racket ( 1%). Il faut savoir que les élèves de 6ème rapportent plus de coups que les élèves de 3ème alors que pourtant la période de déclaration est la vie entière, et que par effet cumulé, les pourcentages devraient augmenter entre la 6ème et la 3ème, mais sans doute relativise-t-on les choses en grandissant, à moins que l’on intériorise et que l’on banalise certaines formes de violence…

F. N. : Il faut dire que nous ne mesurons que les choses fréquentes et répétées, pas les choses exceptionnelles. Il y a des violences graves, mais comme elles sont rares elles se « diluent » dans les 12 000 réponses et ne ressortent pas.

P. E : Quelles sont les « autres formes de violences » déclarées par 5% de jeunes filles tout au long de l’année ?

F.N. : Nous avions posé la question, en 1998. D’après les déclarations des élèves, il s’agissait essentiellement de violences verbales appuyées, d’intimidations et de quelques cas de violences à caractère sexuel. Il faut rajouter que les filles sont plus nombreuses à dire avoir peur de violences sexuelles que les garçons.

E . G. : D’ailleurs sur l’ensemble des violences, les filles se déclarent moins victimes de violences que les garçons, elles sont pourtant deux fois plus nombreuses à les redouter : 36 % déclarant avoir peur d’au moins une forme de violence (vs 19 % des garçons)

P.E : La violence scolaire varie-t-elle selon l’âge ou le sexe ?

F.N : Les deux ! Par exemple les garçons se bagarrent plus que les filles, peut-être pour des questions « d’hormones », mais également à cause de la construction de l’identité masculine dans notre société. En effet, on éduque encore nos petits garçons à être virils, à ne pas pleurer, à jouer à la guerre ou aux soldats…

E.G : Comme je l’ai dit précédemment, on observe une différence entre la violence « crainte » et celle qui est réellement subie. Les filles ont peur de la violence et osent le dire, alors que les garçons, soit n’ont pas peur de prendre des coups voire ont déjà intégré la violence comme quelque chose d’inhérent à la scolarité, soit n’osent pas le dire car ils sont culturellement « formatés » ainsi …

P.E : Et concernant l’âge ?

F.N : Disons que plus l’enfant sera jeune plus sa probabilité d’être harcelé ou victime de violence est grande. Mais il n’y a rien de nouveau. Pendant le service militaire, les nouveaux arrivants étaient un peu tancés par les anciens, parfois bizutés. Ensuite, il peut exister une forte identification à l’agresseur, où le nouveau, devenu plus aguerri va se dire, « moi aussi je vais leur en faire baver… ». Je ne pense pas que les élèves conscientisent cela de façon aussi nette, mais je pense qu’il y a un peu de ça…

P.E : Au final, diriez-vous aux parents qu’ils peuvent être rassurés lorsque leur enfant se rend au collège ?

F.N : Oui, les collèges sont bien moins violents qu’ils ne l’ont été par exemple au 19ème siècle ! Attention toutefois, certains collèges en zone difficile peuvent receler des poches de violences, mais au plan national, 80 % des élèves interrogés déclarent ne pas avoir subi de violence au collège. Il y a probablement bien plus de violence hors de l’enceinte du collège. Ce qui signifie qu’il faut se montrer vigilant sur le chemin du collège ou à l’arrêt du bus car certains jeunes sont plus à même de passer à l’acte lorsqu’ils ne sont pas sous le regard des adultes.

E.G. : La majorité des élèves ne subit donc pas de brimades ou de violences au collège. Mais ce n’est pas pour autant que la minorité doit être oubliée. Des progrès ont été faits en matière de prévention, et la parole s’est peu à peu libérée. Il faut néanmoins garder une vigilance sur certains enfants victimes de harcèlement et de brimades à répétition. Il faut dépister précocement ces situations de faiblesse, de discrimination qui ne doivent plus être tolérées et doivent bénéficier d’une prise en charge adaptée et précoce.

* médecin de santé publique, adjointe du médecin conseiller du recteur de lacadémie de Toulouse, chercheur Inserm UMR 1027, investigatrice principale de l’enquête HBSC

** médecin de santé publique, médecin conseiller du recteur de l’académie de Toulouse

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