A la rentrée scolaire prochaine, les élèves de toutes classes confondues- du primaire au lycée – devraient voir s’ajouter une nouvelle matière à leur emploi du temps : un cours de morale laïque que souhaite le ministre de l’Éducation Nationale Vincent Peillon. Loin d’être une nouveauté, ses prédécesseurs Jean-Pierre Chevènement, Luc Chatel et Xavier Darcos avaient déjà manifesté leur intention de réintroduire des leçons de morale, supprimées des programmes en 1968. Un enseignement – dont la nature reste à préciser – qui inculquerait aux élèves des « notions de morale universelle, fondée sur les idées d’humanité et de raison », a détaillé en substance l’ancien professeur de philosophie.  Un leitmotiv pour tous : le mieux vivre-ensemble.

Si les enseignements comprenaient la connaissance des règles en société, du droit, du fonctionnement de la démocratie, de l’existence humaine, du rapport à soi et aux autres, ils permettraient également de comprendre ce qui est juste, de distinguer le bien du mal, mais aussi d’avoir conscience de ses devoirs comme de ses droits. Par ailleurs, au regard du respect absolu de la liberté de conscience sur laquelle repose la laïcité, l’apprentissage de la morale laïque concourrait ainsi à l’émancipation de l’élève, par delà les « déterminismes d’ordre familial, éthique, social et intellectuel ».  D’après Vincent Peillon, la République aurait tout bonnement besoin d’une « mystique laïque ».

Le projet est aujourd’hui loin de faire l’unanimité. Trois personnalités, trois points de vue : le Professeur de philosophie Catherine Larrère*, la président de la PEEP Valérie Marty** et l’avocat Marc Albert Chaigneaux*** nous livrent leurs premières impressions.

 PsychoEnfants : Le contenu de cet enseignement n’a pas encore été clairement défini. Malgré cela, y êtes-vous favorable?

Marc Albert Chaigneaux : A mon sens, cette proposition de loi va dans le bon sens car si l’Éducation Nationale garantit une instruction – soit un enseignement de connaissances – elle ne fournit cependant pas d’éducation – à savoir des règles de comportement. Par ailleurs, l’objectif affiché est on ne peut plus louable : tendre vers un consensus laïque auquel tout le monde adhèrerait. En clair, à une meilleure qualité citoyenne des enfants et des adolescents pour un mieux-vivre ensemble. En revanche, on ne sait toujours pas à quoi cette règle morale fait référence. D’où la cacophonie ambiante, et l’intérêt de la mission de réflexion pour en fixer les modalités. A cet effet, il conviendrait de revenir aux fondamentaux contenus dans la  loi. Cette dernière indiquant les règles de comportement.

Valérie Marty : Cela fait quelques années déjà que les thèmes comme le « vivre-ensemble » et la « citoyenneté » font partie intégrante des programmes d’enseignement. En revanche, ce que propose Vincent Peillon, va encore au-delà de l’instruction civique. Mais pour l’heure, tout le monde y met un peu ce qu’il veut. Ce pourquoi nous réclamons à faire partie de la mission de réflexion à venir.

Catherine Larrère : L’idée même d’un enseignement dogmatique de la morale me hérisse au plus haut point.  Il ne faudrait en aucun cas que son contenu puisse « choquer » quelque morale qui soit déjà en vigueur. Par ailleurs, en morale, l’important est le pluralisme. Or notre société fait coexister une diversité de morales convictionnelles. Donc enseigner une seule et même morale, serait la preuve d’une grande intolérance. Et au regard du contexte actuel – pétri d’intolérance notamment vis-à-vis de l’islam – je suis très inquiète des conséquences que pourraient générer un tel enseignement. A noter que la loi ne dit en rien ce en quoi vous devez croire, mais préconise notamment un respect des religions. A cet effet, je considère l’interdiction du port du voile comme une atteinte aux libertés fondamentales. Et cela me gênerait beaucoup que mon petit-fils m’annonce à la sortie des classes : « le prof a dit que c’était moralement mal de porter le voile »

P.E. : N’est-il pas trop tôt pour des élèves de primaire de les intéresser à cette « morale laïque »?

V.M. : Je ne pense pas que ce soit trop tôt. En revanche, il faudrait que cela se fasse progressivement, en adéquation avec l’âge de l’enfant.

M.A.C. : On devrait même l’enseigner dès la maternelle. Au-delà des simples connaissances, il faudrait leur inculquer les règles de comportement social dès le plus jeune âge, et notamment par des moyens concrets. J’ai moi-même un fils de 8 ans. Quand nous sommes à l’extérieur, j’en profite pour lui donner toutes sortes de conseils comme : ne pas traverser quand le feu est vert, utiliser le passage piétons,…A charge pour l’école d’en faire autant.

C.L. : Je reste opposée à un tel enseignement, surtout à l’adresse des plus jeunes. Car si celui-ci relève de la philosophie, il requiert donc des connaissances bien spécifiques, une prise de recul nécessaire et un esprit fort aiguisé au sens critique. Je le répète : on n’enseigne pas la morale au même titre que les mathématiques ou l’Histoire. Donc dans tous les cas, un enseignement de la morale me semble très difficile à intégrer dans les programmes scolaires. Et je pose cette question : qu’en sera-t-il des enseignants? Quelle formation? Quels enseignants?

P.E. : Parmi les valeurs mises en avant par le ministre de l’éducation nationale, lesquelles privilégieriez-vous si aviez à prendre part de la mission de réflexion à venir?

V.M. : Le respect d’autrui et l’égalité des chances.

M.A.C. : Il est une multitude de valeurs véhiculées dans la loi : le respect d’autrui bien entendu, la réparation des dommages causés à son prochain, le respect de la propriété d’autrui, ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu’il me fasse,… J’insiste encore là dessus : le seul fondement possible de la morale laïque, c’est la loi.

 P.E. : Ne pensez-vous pas qu’un tel enseignement viendrait empiéter sur une « mission » initialement dévolue à la famille?

V.M. : L’école de devrait en aucun cas déposséder la famille de cet enseignement de la philosophie de la vie et de la manière de se comporter en société. Et il faudrait éviter à tout prix que ces deux piliers de la société – à savoir l’école et la famille – ne soient en opposition. Ce pourquoi il faudrait donc pouvoir parvenir à un consensus sur les valeurs à inculquer à nos enfants.

M.A.C. : Je ne pense vraiment pas qu’il y ait de domaines réservés entre l’école et la famille. Par ailleurs,toute instruction doit faire l’objet de concertation entre les parents et l’institution. En revanche, des risques de conflit entre certaines familles et l’école, sont d’ores et déjà prévisibles. Ça pourrait être le cas de familles musulmanes par exemple, dès lors que les sourates du coran sont en contradiction aux règles inscrites dans la loi. En clair, si les familles veulent imposer des dogmes religieux à leurs enfants, alors qu’elles les placent dans des écoles coraniques.

C.L. : Si on veut inculquer une morale à l’école, alors il ne faudrait pas que la figure parentale puisse être « choquée » par celle-ci. Ainsi, le contenu de l’enseignement devrait se limiter au minimum et constituer un dénominateur commun pour tous : égalité devant la loi, liberté et notions qui nous organisent dans la vie politique. La morale doit être neutre et tolérante.

 P.E. : Enfin, estimez-vous envisageable l’inculcation de valeurs communes au-delà des différences religieuses, ethniques et sociales?

M.A.C. : C’est bien le rôle premier de l’éducation nationale que de fournir une instruction laïque conforme à la loi, car – tout simplement – nous vivons dans une république laïque. Comme Jules Ferry s’en était fait l’écho : la morale laïque devrait pouvoir s’imposer à la diversité des confessions religieuses.

V.M. : En théorie, l’idée est tout à fait louable. Après, dans les faits, tout le monde sait que la réalité est toute autre. Les divergences d’appartenance à telle religion ou telle ethnie rendent parfois difficile l’acceptation de valeurs communes.

*Catherine Larrère, professeur de philosophie à la Sorbonne Paris I est spécialiste de philosophie morale et politique

**Valérie Marty, Présidente de la PEEP (Fédération des Parents d’Élèves de l’Enseignement Public)

***Marc Albert Chaigneaux, avocat d’affaires. Il est également l’auteur de « De la révolution à l’inversion »
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