Être une femme libérée n’est décidément pas si facile ! C’est ce que vient de prouver Sofie Peeters, une étudiante Belge, dans son documentaire « Femme de la rue . Dans les rues d’Anneessens, un quartier populaire de Bruxelles, règne un machisme au quotidien…

« Chienne », « pute », « salope », « p’tites fesses »… La caméra cachée de Sofie Peeters a dû s’étouffer en attendant ces bribes de langage fleuri. Interpellée, sifflée voire insultée entre 5 et 10 fois par jour,  l’étudiante constate un mépris sans bornes pour ce que représente la femme aux yeux de certains. Lassée par ces comportements, la jeune femme a quitté Bruxelles. Mais depuis la diffusion de son documentaire « Femme de la rue » sur la RTBF, les langues se délient. Un hashtag #harcèlementderue vient même de voir le jour sur Twitter. Très sollicitée, Sofie Peeters a néanmoins pu répondre à nos questions…

PsychoEnfants : Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser un documentaire sur le sexisme ?

Sofie Peeters : Il y  a deux ans, j’ai emménagé à Bruxelles. Plus spécifiquement, dans le quartier Anneessens. C’était une belle expérience car Bruxelles est une ville très multiculturelle, avec beaucoup d’expositions photo et une large programmation théâtrale. Néanmoins, je fus confrontée à un phénomène bien moins agréable : le sexisme dans les rues. Cela arrivait fréquemment, et c’était tellement frustrant et inacceptable pour moi, que j’ai décidé d’en faire un documentaire, à la fin des mes études de réalisatrice…

P.E : Comment se manifeste ce sexisme au quotidien ?

S.P : La plupart du temps, ça reste “innocent“. Les hommes vous regardent comme si vous veniez de l’espace, en faisant des bruits avec leur langues, et lorsque vous passez, vous avez droit à « : Salut chérie, tu veux venir avec moi ? ». ça n’a pas l’air très dérangeant dit comme ça, mais ça l’est. Je me sens comme une médiocre poulette, qui n’a pas droit au respect et qui est là pour divertir les hommes, comme une propriété publique. Une fois, pendant l’été, j’ai fait une marche de 15 minutes, du sud de Bruxelles jusqu’à mon appartement à Anneessens. Juste pour m’amuser, j’ai compté les fois où j’ai été approchée de cette manière… C’est-à-dire, 11 fois…

P.E : 11 fois ! En 15 minutes ? Et toujours d’une façon « innocente » ?

S.P : Pas toujours. On m’a suivi dans la rue et l’on m’a insultée. Certains n’arrivent pas à entendre un « non, merci », aux questions « je peux vous offrir un verre ? Je peux avoir votre numéro de téléphone ? Voulez-vous coucher avec moi ? ». Ceux-là me suivent, même si vous signifiez clairement que vous n’êtes pas intéressée. Si vous vous emportez, ils vous insultent : « Salope, pute, raciste… ». Cela s’appelle du harcèlement sexuel et je ne l’accepte pas. D’autres filles ont été physiquement harcelées, mais fort heureusement, je n’ai pas vécu cette expérience.

P.E : Mais, est-ce du harcèlement ? Certains pourraient dire que c’est un compliment de se voir demander son numéro de téléphone…

S.P : Je n’ai pas de problème avec le fait de flirter ou d’avoir des conversations avec des inconnus. Simplement, il faut que ça soit amené d’une façon respectueuse, et pas intimidante. Une soirée, je rentrais à mon appartement. Je croise un homme qui me regarde et me demande : « je vais boire un verre au café là-bas. Est-ce que vous voulez vous joindre à moi ? ». J’ai répondu « non merci, je rentre chez moi ». Quelques minutes plus tard, j’ai remarqué que quelqu’un me suivait. Il faisait déjà nuit et j’étais un peu sur mes gardes. Il s’est approché très vite et très proche de moi en me demandant : « bonsoir, tu veux venir avec moi ». J’ai répondu « non merci », mais il a continué à me suivre, à essayer de me convaincre de venir chez lui. Il devenait un peu frustré et perdait patience, alors je suis entrée dans un café pour y rester quelques minutes. Quand je suis sortie, il était parti. Ces deux hommes avaient presque le même discours, mais orienté d’une façon différente. Pour le second, ça n’était pas des compliments, mais du harcèlement. De l’abus de pouvoir. C’est irrespectueux.

P.E : Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces femmes, harcelées ?

S.P : Lorsque j’en parle à des amis masculins, ils vous disent : « mais qu’est-ce que tu portais comme vêtements ? Quelle heure était-il ? Dans quel quartier étais-tu ? ». En d’autres termes, « est-ce que tu ne l’as pas un peu cherché ? ». Du coup, on commence à se regarder non pas en tant que victime, mais en tant que coupable. Est-ce que j’ai provoqué ces hommes ? Est-ce qu’il était stupide de marcher à telle heure dans telle rue ? Voilà comment les femmes s’en prennent à elles-mêmes et qu’elle modifient leur façon de se vêtir et leur comportement. Consciemment ou pas, elles commencent à développer des tas de stratégies pour éviter les remarques sexistes : elles mettent moins de vêtements « provocants », évitent certains quartiers ou de rentrer seule… Cela peut sans doute aider, mais ce n’est pas la bonne manière de résoudre ce problème.

P.E : Pensez-vous que les cours de récréation soient également le théâtre de cette attitude machiste ?

S.P : Bien sûr. Le problème du sexisme n’a pas de barrières de lieu, d’âge ou de cultures… Il se passe au boulot, dans les rues et bien entendu, dans les cours d’école. Chacun à leur manière. Par exemple, votre patron peut sans doute vous croiser dans le hall d’entrée et ne pas vous traiter comme les hommes de la rue le font. Mais cela peut prendre une autre forme, de manière plus subtile… Pour les cours de récré, c’est la même chose…

P.E : Comment endiguer ce phénomène ?

S.P : Je compte beaucoup sur l’éducation*. Nous devrions enseigner à nos petits garçons et petites filles qu’ils sont égaux en droits et qu’il y a des façons de se respecter les uns les autres. J’avais lu un jour une citation sur ce sujet, que je pense tout à fait adéquate : « ne dites pas à vos filles de ne pas sortir seules la nuit, mais dites-plutôt à vos garçons comment se comporter…

* dès la rentrée, à Bruxelles, ces insultes et harcèlement seront passibles d’une amende de 250 euros, (avec les difficultés de preuve que l’on devine)

 

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