70 ans après la rafle du Vél d’Hiv, où plus de 4000 enfants juifs périrent après leur arrestation, deux enfants rescapés de la Shoah, témoignent. Pour Psychoenfants, Francine Christophe1 et Henri Borlant ont accepté de nous faire le récit d’une histoire singulière, afin que telles atrocités ne se reproduisent jamais.

Francine a 8 ans et demi lorsqu’elle est arrêtée avec sa mère en essayant de passer la ligne de démarcation3 à La Rochefoucauld, en Charente, le 26 juillet 1942. Ces dernières sont ensuite transférées dans différentes prisons puis dans des camps de concentration. En tout, elle passera 3 ans derrière les barbelés. Sa survie, elle la doit à son statut de fille de prisonnier de guerre, qui lui a permis d’être « une petite fille privilégiée » comme elle l’explique dans son livre. Elle est libérée avec sa mère en 1945 par des troupes soviétiques.

Henri Borlant est un peu plus âgé lorsqu’il se fait déporter à Auschwitz-Birkenau avec sa famille. Il a 15 ans le 15 juillet 1942, et ne connaît pas la destination du train dans lequel il voyage. 3 ans plus tard, il parvient à s’échapper avec un ami du camp Ohrdruf, que les nazis évacuent, sous la pression des armées américaines.

Psychoenfants : Enfants, qu’avez-vous ressenti pendant la Shoah ?

Francine Christophe : Pour moi, la peur a commencé bien avant d’être arrêtée. C’est-à-dire en 1940, lorsque des premières mesures contre les juifs. Il fallait rentrer tôt, on ne pouvait pas aller dans tous les endroits que l’on souhaitait et plus tard, il fallait porter l’étoile. Je n’ai même pas été arrêtée parce que j’étais juive, mais parce que j’ai franchi avec ma mère la ligne de démarcation. J’ai donc été interrogée par la gendarmerie allemande, j’étais terrorisée. Dans les camps, la peur était bien sûr constante, la peur de la mort, qui peut arriver à tout moment.

Henri Borlant : Pour ma part l’arrestation a davantage été synonyme d’incompréhension. En effet, ma famille et moi avions fuis en 1939 en Maine et Loire. Donc, nous n’étions pas du tout au courant de ce qui se passait. Même une fois dans le train, je n’avais pas peur, car je ne savais pas où est-ce que l’on m’emmenait. J’étais comme anesthésié, je ne me posais pas de questions, je subissais. En réalité, c’est une fois dans les camps que la peur ne nous quitte plus, lorsque les Allemands nous répétaient tous les jours qu’on allait mourir et qu’on ressortirait par la cheminée.

P.E : Avez-vous eu, malgré tout, quelques moments d’insouciance ou étiez-vous conscient(e) de la tragédie que vous viviez ?

F.C : Je pense qu’il me restait encore une sorte d’insouciance… J’étais jeune et surtout, j’en avais besoin. Mais j’étais aussi consciente de l’horreur qui m’entourait, je voyais les milliers de cadavres qui jonchaient le sol. Je savais ce qui se passait. Il y a eu tout de même des moments avec les enfants qui étaient avec moi, eux aussi fils ou filles de prisonnier de guerre, où l’on s’évadait mentalement de ce quotidien pesant. Le soir avant de s’endormir on se nourrissait de notre imagination, en racontant des histoires sur la nourriture, nous qui étions morts de faim. On comptait aussi les cadavres, pour passer le temps. Nous étions forts, car nous avions été élevé avec rigueur et discipline. C’est pour cela que l’on a résisté et que certains d’entre nous sont encore en vie aujourd’hui.

H.B : Je n’avais pas de moments d’insouciance, car j’étais considéré comme un adulte. On travaillait dur comme les adultes et nous avions la même ration de pain que les autres. Nous étions tous conscients de ce qui nous arrivait, puisque tout le monde mourrait autour de nous.

P.E : Quel impact cette expérience a-t-elle eu dans votre vie ?

F.C : Je vis une peur constante, j’ai peur de tout. Des chiens par exemple, car ils me rappellent ceux des Allemands qui étaient dressés pour nous terrifier. Je vis avec mes souvenirs, je ne les oublierai jamais et il n’y a pas un jour où je n’y pense pas. Je me considère comme chanceuse, car dans les camps, la vie ne tient qu’à un fil.

H.B : Je n’oublie pas. J’essaye de transmettre mon vécu à toutes les personnes qui souhaitent le connaître, dans des écoles, à des professeurs. Tout cela ne m’a pas empêché d’épouser une allemande et de souhaiter un rapport pacifique durable entre les deux pays.

P.E : Que diriez-vous aux enfants d’aujourd’hui, dont la plupart ne savent pas ce qu’est la rafle du Vél d’Hiv ?

F.C : Dans l’Histoire, le génocide juif a été un événement qui ne s’était jamais produit auparavant. Il ne faut donc pas l’oublier. À tout moment, cela peut se produire une nouvelle fois et il ne faut pas que ça recommence. Il faut que les jeunes sortent de cette ignorance. Si l’on ne connaît pas son passé, on ne peut pas avancer vers l’avenir.

H.B : Il est important que tout le monde sache ce qui s’est passé et que cela soit enseigné dans les écoles, comme l’a rappelé le Président de la République. C’est en le sachant que l’on peut induire un comportement citoyen, pour que cela ne se reproduise plus jamais. Cela fait 60 ans que nous vivons en paix. Il faut que ça dure…

1 Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Une petite fille privilégiée et Après les camps, la vie aux éditions l’Harmattan

2 Il est l’auteur de Merci d’avoir survécu, aux éditions Seuil

3 Limite entre la zone libre et la zone occupée par l’Armée allemande

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