Malgré son courage et sa résistance, Marina est décédée sous les coups de ses parents à l’âge de huit ans. Lors de son audition par la gendarmerie en 2008, elle n’a pourtant cessé de les défendre. Quelles sont les raisons qui poussent un enfant à protéger ses bourreaux ? Eléments de réponse avec la psychologue Dominique Brunet*.

Les enfants sont souvent les premières victimes des situations conflictuelles au sein du foyer : abus sexuels, maltraitances, enlèvements

Le calvaire de la petite fille commence alors qu’elle n’est âgée que de deux ans. Les premières alertes commencent en 2006. Une tante de Marina appelle le 119 après avoir été témoin de maltraitances : douches glacées, coups de poings… Elle n’est alors pas prise au sérieux, malgré que chaque année, plus de 13 millions d’appels concernent des violences faites aux enfants. Institutrices et directeurs d’école ne cessent d’alerter les médecins scolaires et services sociaux sur l’état préoccupant de Marina, en vain. Les soupçons s’intensifiant, la famille déménage à chaque fois. Mais en 2008, une enquête judiciaire est ouverte. Un médecin légiste relève plus de 19 cicatrices sur le corps meurtri de la petite fille. Alors qu’elle est entendue par les gendarmes, Marina apparaît souriante et pleine de vie. Elle n’avoue rien et fournit la même explication que son père pour chacune des cicatrices. Le dossier est alors classé sans suite. Un an plus tard, la petite Marina succombe à ses blessures. L’avocat général requiert 30 ans de réclusion criminelle ou la perpétuité pour les deux accusés.

Psychoenfants a souhaité revenir sur cette affaire. La psychologue Dominique Brunet* nous éclaire sur les raisons qui poussent un enfant maltraité à défendre ses parents.

Psychoenfants : Négligée, maltraitée, battue… Comment une enfant peut-elle mentir à la justice afin de protéger ses parents, à son détriment ? Etait-ce par peur, par amour ?

Dominique Brunet : C’est un réflexe très fréquent chez les enfants battus. Ils défendent presque toujours leurs parents. Ils sont partagés entre leur attachement biologique et la peur d’une sanction. J’entends souvent les enfants battus dire « après tout, c’était mes parents ». Et  d’une certaine manière, l’enfant pense s’auto-protéger en se taisant. C’est également très difficile pour lui de se confier à un inconnu. Il doit y avoir une relation de confiance, qui s’établit sur le long terme.

PE. : A 7, a-t-on vraiment conscience de ce qui est bien ou mal ?

D.B. : Avant 9/10 ans, l’enfant n’en a pas conscience. Il suit ses parents, sensés constituer un modèle. Pour un enfant qui a toujours connu cette situation, ces agissements deviennent la normalité. Comme il ne sait pas ce qui se passe à l’extérieur, il lui est très difficile de juger les actes de ses parents. Il se remet alors lui-même en question et pense qu’il mérite ces atrocités. Tout un conditionnement se fait en amont par les parents bourreaux et perturbe son discernement.

PE. : Peut-on parler de syndrome de Stockholm* ?

D.B. : Je ne parlerais pas de syndrome de Stockholm dans ce genre de cas. Pour les violences intrafamiliales, il s’agit plutôt d’alliance avec les parents maltraitants : lorsque l’enfant les protège, les couvre… Cette alliance se développe au fil des années. Même une fois que les violences ont cessé, elle persiste. Bien souvent, l’enfant maltraité devient le maltraitant.

PE. : Marina a-t-elle été malgré elle une enfant symptôme*** ?

D.B. : Tout à fait, Marina était un bouc émissaire. Elle a été l’être sur lequel on a déversé toute la pathologie intrafamiliale et les difficultés psychosociales du foyer. Elle est devenue l’exécutoire de ses parents. On parle alors de stigmatisation. Dans ce genre de cas, le bouc émissaire est souvent un enfant différent des autres de part son caractère, son physique…

* auteure de L’enfant maltraité ou l’enfant oublié, aux Editions L’Harmattan

** trouble psychique caractérisé par un sentiment de confiance, d’empathie d’une victime à l’égard de son ravisseur

*** enfant « à problèmes » qui va devenir le catalyseur de tous les conflits alors qu¹il
n¹en est que le révélateur.

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