« Canadian Psycho », « dépeceur canadien », « tueur sadique de Montréal »… Arrêté le 4 juin pour le meurtre barbare d’un étudiant chinois, Luka Rocco Magnotta comparaît aujourd’hui par visioconférence devant la justice. Mais qui était vraiment Luka Rocco Magnotta ? Un pervers sadique ? Un narcissique effréné ? Eléments de réponse avec Éric Corbobesse, psychiatre et psychanalyste*.

Luka Rocco Magnotta se rêvait star à Hollywood, il finira peut-être comme l’auteur d’un des crimes les plus barbares jamais commis. Le 24 mai dernier, un ex- acteur porno de série B, Eric Clinton Newman, alias Luka Rocco Magnotta (mais aussi Vladimir Romanov, Jimmy ou Scarface), attire Jun Lin, son amant, dans son appartement. Il tue et dépèce méthodiquement ce dernier sur la musique du film « American Psycho ». Il envoie un pied et une main par colis à certains partis politiques, avant de répandre son snuff movie sur la Toile le lendemain.

En 2009, il avait posté un article sur Digital Journal, s’intitulant : “comment disparaître complètement et ne jamais être retrouvé“. N’ayant pas suivi lui-même ses conseils, sa cavale prend fin le 4 juin dernier, dans un cybercafé berlinois. Extradé vers le Canada, il a plaidé non coupable des cinq chefs d’accusation : »meurtre », « outrage à cadavre », « publication de choses obscènes », « envoi par la poste de choses obscènes » et « harcèlement criminel » notamment à l’encontre du Premier ministre canadien. Il comparaît une nouvelle fois ce jeudi par visioconférence.

Psycho Enfants : Comment définiriez-vous le profil psychologique de Luka Rocco Magnotta, le « dépeceur » de Montréal ?

Éric Corbobesse : Sans me prononcer sur son profil psycho-criminel, cette personne semble présenter les symptômes d’un trouble narcissique de la personnalité particulièrement grave. Lorsque l’on entend « narcissique », on pense tout de suite au sens commun : se regarder dans le miroir, se mettre en scène etc. En réalité, le trouble narcissique de la personnalité doit être pris dans le sens d’identité. C’est-à-dire que l’on touche à la fondation du psychisme, où le sentiment d’identité a été mis à mal, où les fondations de la personnalité ont été touchées très tôt (carences affectives, traumatismes, séparation précoce, abandon, placement au sein de familles…).

P.E : Que ressentent ces personnes ?

E. C : Elles ont du mal à exister par eux-mêmes et ressentent un vrai vide psychique, un gouffre sans fin. Elles pensent « je suis une coquille vide, je n’ai rien en moi ».  Ce sentiment d’identité se construit toute la vie mais prend une grande importance dès les premières années. Si celui-ci est malmené, on peut imaginer que, soit l’impact est tellement grand que le psychisme se fissure et la personne sombre dans les troubles psychotiques (schizophrénie, par exemple), soit la personne arrive à éviter la psychose et se construit quand même dans une carence. En fonction de l’intensité du trouble et des aménagements pour y échapper, ils vont rechercher une reconnaissance tellement grande que cela peut tourner au délire. C’est ce qu’avait théorisé le psychanalyste américain Heinz Kohut, en faisant le pont entre la recherche éperdue de célébrité et les troubles narcissiques graves.

P.E : Commettre des crimes serait donc un moyen, et non une fin ?

E. C : Je ne pense pas qu’ils tuent pour assouvir ce besoin de reconnaissance. Ce sont des êtres tellement carencés qu’ils vont développer des défenses mégalomaniaques car leur narcissisme n’est pas correctement ajusté. Donc, ils vont se mettre à ignorer leurs semblables et n’éprouver aucun sentiment d’empathie et en même temps être extrêmement dépendant du regard des autres. Luka Rocco Magnotta a d’ailleurs déclaré être insensible à la souffrance, aux sentiments. On est alors dans le désir de manipuler l’autre, de le prendre comme objet pour atteindre ses seuls objectifs. Dans un second temps, cela peut aboutir à être vu et à obtenir une reconnaissance. Mais le premier but reste apparemment le sadisme, manipuler les gens froidement pour les faire souffrir et sortir du sentiment d’impuissance par une position active violente. Dans un second temps, ces forfaits peuvent servir le besoin d’être reconnu.

P.E : Comment expliquer qu’il n’ait pas « résisté » à consulter des articles relatant sa cavale dans un cyber café berlinois ?

E. C : Cela prouve qu’il n’est pas dans une logique criminelle, comme ceux qui braquent une banque et partent ensuite vivre de leur butin dans une contrée lointaine. Cet homme est à la poursuite de son identité, et il va la rechercher de manière folle.

P.E : La révélation de ses crimes, son arrestation médiatisée lui fait-elle éprouver un certain plaisir ?

E. C : C’est possible, mais je pense surtout que cela lui a donné une forme d’identité, celle d’un grand criminel. Mondialement connu, il a gagné en partie l’identité qu’il cherchait. En partie seulement étant donné ses carences profondes et archaïques. Je pense qu’il doit se dire : « il vaut mieux avoir l’identité d’un monstre que pas d’identité du tout. ».

* Co-auteur avec Laurent Muldworf, de Succès Damné, aux éditions Fayard.

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