Un jeune Américain risque la prison à vie pour avoir tué son petit frère. À seulement 12 ans, il pourrait devenir le plus jeune condamné à perpétuité du continent.

C’est une histoire morbide qui agite les Etats-Unis. À seulement 12 ans, Cristian Martinez pourrait passer le restant de ses jours en prison, après avoir tué en mars dernier son frère, alors âgé de 2 ans 1/2. L’adolescent aurait pu intégrer une « juvenile court », l’équivalent d’une cour d’assises des mineurs jusqu’à ses 21 ans. Mais ses avocats, qui contestent le caractère volontaire de l’homicide, ont refusé la proposition du procureur. Faute d’un accord, le jeune Floridien sera donc jugé comme un adulte. Et risque ainsi de devenir le plus jeune Américain condamné à perpétuité.

Projeté contre une étagère

Les faits remontent à mars dernier. Ils se sont déroulés dans la ville de Jacksonville, en Floride, l’Etat américain qui compte le plus de mineurs délinquants incarcérés. Alors que sa mère est sortie, Cristian s’occupe de son petit frère, David. Pour une raison inconnue, le bébé est projeté violemment contre une étagère. À son retour, Biannela Susana, la mère de famille, le retrouve inconscient. Après des heures de tergiversations, elle appelle les secours, et apprend deux jours plus tard la mort de son fils. L’enquête a révélé que juste après l’incident, Susana a recherché sur Google des mots clé comme « choc d’un enfant » ou « quand quelqu’un a perdu connaissance ». Elle a changé les vêtements du bébé, et mis de la glace sur sa tête, s’imaginant qu’il ne s’agissait que d’une simple commotion. Un médecin a plus tard déclaré aux enquêteurs que si elle avait réagi immédiatement, la victime aurait pu être sauvée. Susana a ainsi été incarcérée pour « mauvais traitements ». Par ailleurs, Cristian s’était déjà montré violent envers son petit frère. Alors que sa mère évoquait un accident au jardin d’enfants pour justifier la jambe cassée de David, la fracture avait en fait été causée par l’aîné.

Un contexte familial difficile

Il faut dire que l’environnement du jeune Cristian n’a jamais été vraiment propice à la stabilité. Susana n’avait que 12 ans quand elle lui a donné naissance. À l’âge de 2 ans, Cristian est retrouvé nu et couvert de crasse devant un motel. Il est alors placé avec sa mère dans un foyer d’accueil. La mère de Susana a été incarcérée suite à des problèmes de drogue. Le beau-père de Cristian lui s’est donné la mort d’une balle dans la tête, sous les yeux de la famille, de façon à échapper aux allégations qui l’accusaient de violences envers ses enfants.

Le verdict connu en février

Le procès se tiendra finalement fin février. Pour Rob Mason, l’un des deux avocats du jeune adolescent, ce dernier est une « victime », prisonnier d’un système tout entier qui a eu raison de lui. Alors qu’il se dit prêt à se battre pour sa réhabilitation, Angela Corey, procureur d’Etat en Floride, se montre moins enthousiaste. Si elle dit « ressentir de la compassion pour Cristian », elle affirme qu’elle n’est pas là pour « pardonner », mais pour « appliquer la loi ». Déplorant la tristesse de l’événement, elle estime qu’il est de son rôle de « protéger la communauté ». Verdict rendu le 27 février prochain.

PsychoEnfants a interrogé Marc Ferrero, psychologue clinicien, et directeur d’établissement relevant de la protection de l’enfance.

PE : Sans tenir compte de la gravité des faits, est-ce raisonnable de condamner à vie un enfant de 12 ans ?

Marc Ferrero : Mettre un mineur en prison, c’est interrompre une perspective d’avenir. Si le jugement en arrivait là, cela voudrait dire qu’il n’y aurait plus aucun espoir pour ce gamin de 12 ans. Avec ou sans gravité, c’est une décision irraisonnable. On remplace la dimension éducative qui doit lui être livrée à cet âge par un arsenal uniquement répressif. On ne peut imaginer qu’un adulte et un enfant ou un pré-adolescent soient exposés aux mêmes sanctions. Cette condamnation impliquerait automatiquement l’interruption d’un processus de développement. Alors que tout être humain, quel que soit son âge, et encore plus si c’est un enfant, a un potentiel en devenir.

PE : Sommes-nous responsable de nos actes à 12 ans ?

M.F. : En ce qui concerne cette affaire, j’estime que c’est d’une violence inouïe de confier un bébé de 2 ans à un gosse de 12 ans qui s’est déjà montré violent. Au sujet du droit de garde, les parents sont solidairement responsables des dommages causés par les enfants mineurs. Dans une situation comme celle-ci, on peut affirmer que la mère est la première responsable de cette catastrophe. La responsabilité implique d’être suffisamment intelligent pour comprendre les fautes commises et les dégâts causés. Cet enfant n’a pas forcément cette faculté et manque clairement de discernement. Il se peut qu’il soit dans une situation de retard mental qui fait qu’il se laisse aller à ses pulsions. Il n’est donc ici pas responsable, cela ne veut pas dire qu’il n’a pas de compte à rendre. J’estime que lorsque l’on commet une faute, à partir de l’âge de raison, et ce quelque soit notre degré de responsabilité, on a forcément des comptes à rendre. Seulement la sanction doit être adaptée à la situation de l’enfant.

PE : Un enfant avec un passé aussi lourd peut-il être réintégré à une vie sociale « ordinaire » ?

M.F. : Tout être humain est secourable et peut bénéficier de l’aide qu’on lui apporte. Ce gamin a vécu des choses hyper violentes, il souffre de troubles de l’identité, il est forcément carencé sur le plan éducatif. Avec un long travail de reconstruction, difficile et qui nécessite de la patience, il est possible que cet enfant s’en sorte. Les chercheurs ont beaucoup théorisé sur le thème de la résilience, cette capacité dont l’être humain dispose pour transformer les obstacles de la vie en choses positives. Pouvoir non seulement résister à la pathologie de l’entourage, comme c’est le cas pour Cristian, mais aussi en faire un atout. Je pense effectivement qu’un enfant au passé aussi lourd peut être intégré à une vie « ordinaire ». À titre d’exemple, je reçois quelques fois des professionnels de la protection de l’enfance (éducateurs, assistants sociaux) qui ont été placés en établissement ou en famille d’accueil après avoir été maltraités dans leur milieu familial. On peut donc avoir été victime de nombreuses violences sans forcément les reproduire.

PE : Quelle serait la meilleure solution pour le réhabiliter ?

M.F. : Les jeunes qui présentent ces difficultés attaquent les liens qui les unissent aux autres, les liens affectifs. Je dirige un établissement où l’on s’occupe d’enfants en difficulté, et ils sont constamment en train d’éprouver le lien qui les unit à leurs éducateurs, ils leur en font voir de toutes les couleurs. Quand les éducateurs résistent, les choses s’atténuent. Dans le cas inverse, le gamin est d’autant plus violent et considère qu’il ne peut plus faire confiance à l’adulte. L’idée serait de punir cet enfant en l’enfermant, mais l’enfermer pour lui apprendre à vivre en société, dans un endroit où il ne pourra sortir que s’il est accompagné. Je pense qu’il faut lui trouver cet espace de contention, un internat, où viendraient se croiser le champ pénal, judiciaire, pénitentiaire, pédagogique, et soignant. C’est la mise en place de ce qu’on appelle aujourd’hui un travail en réseau pour des enfants en très grande difficulté. Il faudrait articuler tous ces champs avec des professionnels compétents, car personne ne réunit tous ces savoir-faire à la fois. Il s’agit d’un engagement psychothérapique douloureux pour le mineur qui exige en outre de la concertation entre tous les intervenants mais aussi de la patience, c’est-à-dire pouvoir accepter un travail long avec des phases de régression qui a un coût humain et financier. C’est à ce prix-là qu’une société peut affirmer qu’elle se préoccupe de son avenir à travers ses enfants.

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