Depuis début novembre, un élève de 8 ans, scolarisé dans les Côtes d’Armor, est exclu de son école à cause de son comportement.

« Je dis des gros mots, je tape, je crache ». À 8 ans, Julien* ne cherche pas vraiment à cacher les raisons de ses trois semaines de mise à l’écart. Depuis le 8 novembre, cet élève de CE2 est exclu de son établissement des Côtes d’Armor, en Bretagne. La décision, plutôt abrupte, a été prise par l’inspection académique des Côtes d’Armor dans le but de punir un comportement injurieux et violent. Catherine Gastard, inspectrice conseillère technique, atteste : « Cette mesure a semblé indispensable pour l’enfant, ses camarades de classe, et les enseignants. Tous étaient en souffrance. Il fallait prendre le temps d’analyser la situation, que la famille réfléchisse à l’aide à apporter à l’enfant ».

Des parents désemparés

Un mois plus tard, le petit écolier indiscipliné n’a toujours pas repris le chemin de l’école. Ses parents déplorent le poids d’une telle sanction : « Un ou deux jours d’exclusion, ça arrive, mais trois semaines ! Il n’a quand même pas essayé de tuer quelqu’un », réprouve Isabelle*, la maman consternée. D’autant que la répression a d’autres conséquences : « Il n’a plus de repères le matin pour se lever », ajoute-t-elle. Bien qu’ils reconnaissent le caractère turbulent de leur enfant, les parents ne conçoivent pas l’acharnement qui lui est réservé. Pour l’inspection académique, le constat est différent : « J’ai passé un après-midi dans la classe. Je l’ai vu donner des coups de pieds aux cartables, à l’institutrice, et pousser des cris. Il m’a également lancé un cahier à la figure », affirme Catherine Gastard.

Toujours pas scolarisé

Selon la psychologue scolaire, le comportement de l’élève dissipé n’est pas le même hors de classe. Les parents estiment que son attitude est due à la mauvaise relation qu’il entretient avec sa maîtresse. Cette dernière, qui ne souhaite pas commenter l’affaire pour ne pas alimenter la polémique, note quand même que la situation était devenue « intenable ». Pour y remédier, l’inspection académique a suggéré d’autres écoles aux parents, propositions aussitôt refusées pour cause de problème de transport scolaire. « Nous nous sommes tournés vers une école d’Ille-et-Vilaine. C’est à nous de tout faire », se défendent-ils. Dans l’attente de la confirmation de l’inspection académique de ce département, une bonne nouvelle semble pointer le bout de son nez. Dominique Delourme, un inspecteur adjoint dans les Côtes d’Armor, déclare : « On ne laissera pas Julien déscolarisé trop longtemps ».

*Noms d’emprunt

PsychoEnfants a interrogé Eva Balint, docteur en psychopédagogie et en sciences de l’éducation. Elle est l’auteur de L’Enfant malade de l’école aux éditions L’Harmattan.

PE : Après une exclusion aussi longue, l’enfant ne se retrouve-t-il pas marginalisé à son retour ?

Eva Balint : Bien sûr. Dans ce cas précis, l’enfant n’a pas répondu aux attentes des adultes, il n’a pas réussi à rentrer dans le cadre tracé par l’institution. Pour que le comportement de l’élève arrive à un tel degré de rejet du corps enseignant et des camarades, cela sous-entend un problème profond. L’exclusion de l’école marque un échec flagrant dans la qualité de l’interaction adulte-enfant. L’enseignant, qui en général se justifie en affirmant qu’il doit protéger les autres élèves, se remet rarement en question. Son attitude envers l’écolier relève souvent d’exigences inadaptées à l’éducation enfantine, d’un tissu relationnel défectueux, et d’évaluations permanentes menant à une certaine pression. De la même manière, quand l’enfant se comporte de la sorte, c’est que ses parents n’ont pas connaissance de sa psychologie, de son rythme et de son développement. Celui-ci apparaît déboussolé, sans repère et semble souffrir de carences affectives à la mesure de son comportement instable.

PE : Est-ce à l’école de corriger les carences éducatives des parents ?

C’est une question fréquemment posée. Les avis divergent sur le sujet. Certains pensent que le rôle de l’école doit se limiter à l’apprentissage scolaire (apprendre à lire, à écrire, à compter, développer la culture générale) et ne doit pas s’investir dans des relations affectives ou dans l’éducation. Or, si on s’interroge sur le sens du mot éducation, on se rend compte que ça ne veut pas dire instruction. La conception de l’enseignement a évolué avec le temps, ce n’est pas pour rien qu’en France, le ministère de l’Instruction publique devient en 1932 celui de l’Education nationale. Les lignes ont donc bougé au fur et à mesure qu’on a pris connaissance de la psychologie de l’enfant, que si on ne le considérait pas comme un individu à part entière, il ne pouvait y avoir de perspective d’éducation. L’école doit bien sûr marquer des repères et des limites, mais cela ne veut pas dire que l’autorité est sans borne. Je maintiens que la dimension affective est indispensable dans l’apprentissage, que pour assimiler un programme scolaire, l’enfant doit se sentir rassuré affectivement.

PE : Exclure un enfant indiscipliné de son établissement, ça contribue à l’aider ?

L’indiscipline en classe est le résultat d’un long processus relationnel pendant lequel l’élève a sûrement émis de nombreux signaux d’alerte, exprimant un mal-être existentiel. L’exclusion est un échec de la part des institutions et des adultes, elle ne peut aider l’enfant. Ils n’ont pas su trouver les solutions humaines adaptées pour l’intéresser, le motiver et lui faire accepter l’école comme quelque chose qui est à son avantage. Dans les pays avancés, beaucoup de violences sont faites à l’enfant au nom de son bien. L’école le pousse à la performance à outrance, à la compétition, ce qui apparaît contradictoire quand on considère qu’elle sert aussi à socialiser l’enfant. À ce propos, Jean Piaget disait que l’idéal de l’éducation, ce n’est pas d’apprendre le maximum, mais avant tout d’apprendre à apprendre. Apprendre à se développer et apprendre à continuer à se développer après l’école.

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