Le ministère de l’Éducation Nationale envisage de mettre en place un nouvel outil d’évaluation dès la maternelle. Ce test servirait à dépister les enfants en situation d’échec pour mieux les aider. Une initiative qui fait débat.

Dès novembre, le ministère de l’Éducation Nationale propose d’évaluer les enfants de 5 ans dans leur école. Cette évaluation se déroulera tout au long de l’année et ne sera pas obligatoire. La première phase consiste pour le professeur à observer chez chaque élève la compréhension des mots, la motricité, la capacité à jouer avec les autres, à se concentrer. À l’issue de cette observation, les élèves sont répartis en trois groupes : « Rien à signaler », « Risque » et « Haut risque ».

Apporter une aide

La deuxième phase sert à faire progresser les élèves de ces deux derniers groupes. Enfin la troisième et dernière phase, prévue de mai à juin, a pour objectif de faire le point sur les compétences des enfants en français et en mathématiques. Le comportement serait de nouveau analysé.

Risquer la stigmatisation

L’Éducation Nationale estime que cette évaluation serait un outil supplémentaire dans la lutte contre l’illettrisme. De même, les données collectées devraient être supprimées par la suite pour ne pas faire l’objet d’un fichage.

Un projet dont se plaignent certains syndicats qui reprochent le côté « compétition » qui serait ainsi mis en avant dès la maternelle et la stigmatisation des enfants en difficulté.

Questions à Marc Loret, enseignant spécialisé dans la difficulté scolaire en école élémentaire. Il est l’auteur de L’échec scolaire, chez Favre.

PsychoEnfants : Que pensez-vous de cette évaluation ?

Marc Loret : Elle peut avoir des côtés positifs si elle permet aux enseignants de renforcer le profil de l’élève. En tant qu’enseignant spécialisé nous remplissons déjà des dossiers sur eux, sur leurs forces, leurs difficultés. Sans document, nous n’avons pas une idée précise de chaque cas mais une vision globale. En revanche, cette évaluation établit un classement des enfants qui risque de marginaliser ceux en difficulté.

PE. : Ce travail d’évaluation se fait déjà un peu au quotidien… 

Marc Loret : Oui, les enseignants remarquent les enfants en difficulté et instaurent parfois des ateliers pédagogiques pour les soutenir. Détecter c’est bien, mais les postes d’éducateurs et d’enseignants spécialisés disparaissent. Ce n’est pas cette nouvelle mesure qui permettra à l’enseignant d’accorder plus de temps aux enfants. Il a déjà trop de choses à faire. La pédagogie serait d’avoir moins d’élèves par classe.

PE. : Évaluer les enfants dès 5 ans, c’est possible ?

Marc Loret : Difficilement, car les écarts de développement sont très importants entre un enfant de 5 ans du début de l’année et un de la fin d’année. Ca représente 5 à 6 ans d’écart chez un adulte. De plus, chacun va à son rythme. Tant que l’enfant n’est pas devenu élève, il ne comprend pas pourquoi il doit apprendre.

PE. : Quelle conséquence le fait de mettre un enfant de 5 ans dans ces groupes peut-il avoir sur lui ? 

Marc Loret : Si c’est un bon élément, il peut avoir un ego surdimensionné. S’il est dans un groupe à risque, il peut développer une image négative de lui. C’est la spirale de la négativité. Plus on évalue pour montrer les difficultés, plus les élèves sont en difficulté et se sentent mis à l’écart. De plus, on constate déjà que les évaluations en élémentaire sont sources de pression, de peur de l’échec. L’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques, Ndlr) a relevé que les élèves français étaient les plus stressés par l’école (après les Japonais, Ndlr). La compétition met les élèves en difficulté surtout ceux qui manquent de confiance en eux.

Questions à Sylviane Giampino, psychologue et membre du collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans ». Elle est l’auteur de « Nos enfants sous haute surveillance », aux éditions Albin Michel.

Psychoenfants : Que pensez-vous de cette évaluation ?

Sylviane Giampino : Je ne suis pas contre les évaluations de manière générale mais j’ai deux reproches à l’encontre de celle-ci. Tout d’abord, elle donne dans le mélange des genres puisqu’elle se propose d’évaluer les acquisitions, mais aussi les troubles potentiels du langage, ou encore les problèmes de comportement. On est dans l’amalgame ! Mais ce qui est plus grave encore, c’est que c’est un outil de repérage des élèves qui sont susceptibles de présenter des risques dans l’apprentissage : on est dans une logique de penser la prévention comme devant être rabattue sur un dépistage de masse, sur des signes avant-coureurs d’une supposée évolution vers un problème.

PE. : Peut-elle permettre aux professeurs de davantage aider les élèves en difficulté ?

S.G. : Les enseignants sont déjà capables de repérer d’éventuels problèmes chez les enfants. En revanche, il leur manque des interlocuteurs qualifiés capables de vérifier si leur inquiétude est justifiée et le degré des difficultés. Pour faire de la prévention, il faut d’abord placer les enfants dans de bonnes conditions pour grandir et ensuite il faut disposer d’assez de professionnels qualifiés. On n’aidera pas les élèves en difficulté en faisant un dépistage de masse mais en proposant des solutions adaptées au problème de chaque enfant.

PE. : Quelle conséquence cette évaluation peut-elle avoir sur les enfants ?

S.G. : Cette évaluation propose de trier les enfants selon des catégories stigmatisantes dans le présent et pour le futur : on hypothèque leur évolution par avance. Les enfants se sentent mesurés et comparés les uns aux autres d’une façon totalement incompréhensible pour eux. Ce mécanisme sème le doute sur leurs propres capacités et met en péril leur confiance en l’école. De plus, en prédisant le risque que l’enfant ne va pas être capable, on renforce l’identification de l’enfant au risque évoqué. Alors qu’il prétend éviter les problèmes, ce mécanisme va en créer !

PE. : Les parents, eux, ne risquent-ils pas de s’inquiéter davantage ?

S.G. : Les parents ont toujours peur que leur enfant soit classé, repéré par l’école. Ils vont forcément essayer d’éviter cela et exercer des pressions sur l’apprentissage, le comportement. Depuis plusieurs années, il y a une folie du « toujours plus tôt » qui s’empare de la petite enfance et cette pédagogie de la précocité s’engouffre dans la relation parents-enfant. Par exemple, aujourd’hui il n’y a plus du jeu pour le jeu mais du jeu pour apprendre.

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