Avec 53 000 nouveaux cas en 2011, le cancer du sein est le premier cancer chez la femme. Pour la 18ème année consécutive, octobre devient le mois de sensibilisation au dépistage du cancer du sein. À l’occasion d’octobre rose, il est nécessaire de rappeler qu’un cancer dépisté à un stade précoce a beaucoup plus de chances d’être guéri. Martine Castro, 68 ans, a eu un cancer du sein. Elle témoigne pour que d’autres femmes réalisent l’importance du dépistage. Entretien avec une femme battante et pleine de joie de vivre.

PsychoEnfants : Comment avez-vous appris que vous aviez un cancer du sein ?
Martine Castro : Je suis un très mauvais exemple de l’utilisation du dépistage car lorsque j’ai reçu des invitations pour aller me faire dépister, je les ai laissées par trois fois sur mon bureau. Dans ma tête résonnaient alors deux chansons : « tu devrais y aller, on ne sait jamais, c’est important » et « ça ne peut pas m’arriver ». Jusqu’au jour où, sous la douche, je l’ai senti. J’ai senti une grosse boule, sous mes doigts, placée presque sous l’aisselle. Cela a été comme un coup de tonnerre. J’ai procrastiné encore quelques heures puis j’ai appelé mon médecin qui m’a envoyé une ordonnance pour aller faire une mammographie. J’ai encore procrastiné quelques jours avant de me décider. Quand j’ai vu les clichés, cette boule sur mon sein droit me regardait comme un gros oeil blanc et aveugle. Tout de suite je l’ai appelé mon cyclope !

PE : Quelle a été votre réaction lorsqu’on vous a dit que vous aviez un cancer ?
M.C. : Je n’étais pas surprise : je le savais ! Lors de la première consultation, j’ai seulement voulu savoir quand j’allais être hospitalisée. Je savais que j’allais m’en sortir car ça dépendait beaucoup de moi. Il faut avoir confiance en soi. Je suis quelqu’un de bagarreur et je crois que la pire des choses, c’est la peur. Je pense que je n’ai pas eu peur : j’ai continué de vivre, je ne me suis pas mise entre parenthèses ! J’allais au théâtre, au cinéma, me promener en forêt.

PE : Est-ce que vous vous renseigniez quand même sur la maladie ?
M.C. : Bien sûr ! Je cherchais des informations, je me disputais avec le médecin référent pour savoir pourquoi tel traitement plutôt qu’un autre. Par contre, je ne cherchais pas de documentation sur les forums. J’y suis allée une fois, mais la plainte et la solitude que j’y ai vues étaient terribles. Je me documentais plutôt en lisant des publications scientifiques ou en assistant à des colloques et des conférences. Ces réunions sont importantes et bénéfiques car les médecins ont le temps de nous entendre. De toute façon, je pense qu’on ne peut pas être autrement que DANS la maladie, même si on se change les idées, car le traitement est tellement lourd qu’elle ne vous oublie pas. Elle se rappelle à vous.

PE : Justement quel a été votre parcours après l’annonce de la maladie ?
M.C. : L’opération a eu lieu à la fin du mois de février 2008. La période qui a précédé a été assez difficile car j’avais l’impression qu’on m’oubliait, qu’il allait être peut-être trop tard. Par contre, le jour de l’opération, j’étais très détendue. Je savais qu’on allait me reconstruire directement, ce qui m’a énormément soulagée. Lorsque j’ai découvert ma nouvelle poitrine cinq jours plus tard, j’étais ravie. Ayant toujours eu une poitrine assez imposante, le chirurgien m’avait fait dans le même temps une symétrisation du sein non atteint et j’avais l’impression d’avoir 20 ans même si mes seins étaient pour le moment jaunes, bleus, violets… C’était plutôt douloureux : j’avais l’impression de porter un soutien-gorge en barbelé. Trois semaines plus tard, c’était l’annonce : les examens de ce qui m’avait été enlevé avaient été faits, j’allais savoir à quel stade j’en étais. On m’a dit que l’opération s’était très bien passée et qu’on m’avait enlevé toute la tumeur. Mais un ganglion avait éclaté et il y avait des risques de métastases. Malgré tout, j’étais arrivée à temps et le pronostic à 5 ans était désormais au-dessus de la moyenne. Le seul moment où j’ai pleuré, c’est quand on m’a expliqué le déroulement de la chimiothérapie. Pendant une heure, j’ai pleuré : c’était un énorme moment de solitude et je savais qu’une sacrée bagarre allait commencer.

PE : Comment se sont déroulées ces séances ?
M.C. : Les trois premières séances se sont plutôt bien passées. De temps en temps, 7 à 10 fois par jour, il m’arrivait quand même de recevoir la visite de Monsieur Propre et de la Mère Denis. La Mère Denis me passait dans l’essoreuse et Monsieur Propre me nettoyait les cellules. Bref, j’avais mal à l’intérieur de mon corps, mais ça ne m’empêchait pas de vivre ! En plus, mes cheveux étaient toujours sur ma tête. Ils étaient très courts, mais j’avais acheté une perruque et je ne l’ai pas utilisée. Le changement est intervenu après la quatrième séance car il y a eu un changement de produits. Le lendemain, j’avais très froid, je vomissais alors que je n’avais rien pu avaler. Ma peau se couvrait de cloques, je ne supportais pas un seul verre d’eau. C’était une abomination ! Je n’ai pas pu me lever pendant deux jours : j’avais l’impression que les Tambours du Bronx s’étaient installés sur mes os et jouaient de la batterie. Il y avait quelque chose que je ne supportais pas dans le traitement et j’avais arrêté la cortisone trop tôt. Mais j’ai tenu bon, et après la chimiothérapie, j’ai enchaîné avec la radiothérapie. J’ai effectué 33 séances tous les jours à 5 heures. C’était toujours le même rituel : « Mme Castro. Oui. Cabine 2. Oui. » La routine. Tout s’est bien passé puisque je n’ai pas brûlé. Et depuis, j’ai un traitement à prendre quotidiennement. Aujourd’hui, le médecin me dit que je vais bien et je me le dis chaque matin comme un cadeau.

PE : Quelles ont été les réactions de votre entourage ? Y a-t-il des réactions qui vous ont surprise ou que vous n’avez pas comprise ?
M.C. : Des amis m’ont tourné le dos parce qu’ils ont eu peur. Un ami se déconnectait d’MSN ou de Skype lorsqu’il m’y voyait. Pour pouvoir lui parler, il a fallu que je me connecte en mode invisible sur MSN. Je lui ai dit « bonjour » et il s’est déconnecté pour revenir me parler plus tard et m’écrire : « Je ne sais pas quoi te dire ». Je lui ai dit « Bonjour ! Adieu ! ». Certains clients m’ont aussi laissée tomber. Dans ma famille, certaines personnes ont eu du mal à supporter la maladie, mais ils sont tout de même revenus. Mais j’ai aussi eu des surprises magnifiques. Certaines relations se sont avérées être des soutiens formidables. Parfois, j’étais fatiguée, seule, ils arrivaient et me disaient : « Viens, je t’emmène. » Dans les moments difficiles, les gens se révèlent, en bien ou en mal. Mais quand c’est dans le bon sens, c’est magnifique et c’est pour la vie !

PE : Qu’est-ce qui a été le plus dur à gérer ou à accepter ?
M.C. : Le cancer est la « métaphore de la mort » du 20ème siècle, comme la tuberculose était celle du siècle d’avant. Il faut en sortir ! Quand on voit une tumeur de près de quatre centimètres, c’est quasi nucléaire ! On se dit qu’on tutoie la mort ! Mais vite, je suis entrée dans le traitement et je me suis sentie sur des rails et je n’allais pas dérailler. Puis, un jour, j’ai repris le contrôle de la locomotive ! Ce qui a été le plus dur, je crois que c’est le regard des autres. Il m’a vraiment déconcertée ! Certaines personnes ont l’impression que cette maladie est contagieuse et d’autres nous regardent avec pitié. Parfois, il m’arrivait de sortir sans maquillage, avec mes cheveux de deux centimètres sur la tête, pour aller acheter une baguette et je sentais que le regard de certains : « La pauvre, elle a un cancer ! » Le plus injuste, c’est avec l’administration, les banques, les assurances. Pour eux, vous n’êtes jamais guéri ! Vous avez un cancer à vie ! Le regard de la société est parfois très pesant. Mais, petit à petit, il évolue.

La semaine prochaine, Martine Castro reviendra sur l’influence de cette épreuve sur sa vie actuelle.

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