La récente étude Eurydice*, commandée par la Commission Européenne, a relancé les débats sur la question du redoublement à l’école.


En comparaison avec les autres pays d’Europe, la France affiche des taux de redoublement record. Ainsi, on recense 17,8% de redoublements en école primaire et  23,5% au collège, contre 2% de redoublement en école primaire en Grèce ou encore 0,5% de redoublements au collège en Finlande.
Par ailleurs, plusieurs enquêtes Pisa** ont révélé que ce sont les pays qui avaient considérablement réduit le nombre de redoublements qui présentaient les meilleures performances. Si certains pays européens comme le Royaume-Uni ou la Norvège ont instauré le passage automatique en classe supérieure, la France, elle, s’interroge sur la réelle utilité du redoublement des élèves.

Dans le Calvados (Basse Normandie), des mesures vont être adoptées dès la rentrée prochaine, puisque les établissements ayant des taux de redoublement supérieurs à 2,5% souffriront d’une réduction de leurs moyens. Jean-Charles Huchet, inspecteur d’académie à Caen depuis le mois d’octobre 2010 et à l’initiative de cette décision, espère ainsi abaisser le nombre de redoublements à l’école.

*Etude commandée par la Commission Européenne, portant sur « Le redoublement dans l’enseignement obligatoire en Europe : réglementations et statistiques », publiée en février 2011.

** Enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans dans les 34 pays membres de l’OCDE et dans plusieurs pays partenaires. Elle étudie les savoirs et savoir-faire acquis au cours de la scolarité obligatoire.


Pascal, professeur de mathématiques en collège depuis 20 ans.

PsychoEnfants : Êtes-vous favorable au redoublement ?
Pascal : Cela dépend et doit être apprécié au cas par cas, mais je pense plutôt que oui. Je m’explique : au niveau collège, les seuls redoublements que les enseignants peuvent imposer aux familles, pour les élèves, sont en fin de 6 ème et en fin de 3 ème. Et cela devient de plus en plus contingenté car les chefs d’établissements ont des quotas de redoublement à respecter. De plus, les commissions d’appel annulent un nombre non négligeable de redoublements.

Les élèves et les familles savent donc globalement que l’on passe d’une classe à l’autre même si l’on n’est pas au niveau. On observe alors que la tendance très générale actuellement au collège est que les élèves, n’ayant plus peur de redoubler, ne travaillent quasiment plus….

PsychoEnfants : Dans quels cas pensez-vous que le redoublement peut être bénéfique pour la scolarité de l’élève ? Et néfaste ?

Pascal : Hormis le problème signalé à la question précédente, les redoublements ne sont efficaces que lorsqu’un élève a eu un « accident » dans sa scolarité qui a entraîné un décrochage momentané au niveau de sa motivation ou de son travail. Il peut, en recommençant le programme, avoir une deuxième chance et faire un bon redoublement.

PsychoEnfants : Pourquoi, d’après vous, le taux de redoublement en France est aussi élevé, comparé à nos voisins européens ?

Pascal : Je ne sais pas. C’est sûrement une question d’historique de la scolarité.

PsychoEnfants : Sans le redoublement, quelle serait d’après vous la meilleure manière d’aider des élèves en difficultés ?

Pascal : Des petits groupes de « remédiation » pour les élèves motivés ? Toutes les réformes actuelles vont dans le sens inverse puisque le seul souci semble être de faire des économies en supprimant de nombreux postes. Les dispositifs annoncés comme étant des aides individualisées (ce qu’ils sont très rarement) ne sont que de la poudre aux yeux ou des activités extrascolaires.

PsychoEnfants : Quels sont les impacts psychologiques du redoublement sur l’élève ?

Pascal : Cela dépend de la façon dont l’élève vit son redoublement : bon, s’il prend cela comme une deuxième chance. Si l’élève se sent puni ou n’a pas envie de travailler, de toute façon, il ne peut qu’être dans un état d’esprit passif ou hostile…

 

Questions à Jean-Luc Aubert, psychologue, auteur entre autres de Intelligent mais peut mieux faire, et Les sept piliers de l’éducation, chez Albin Michel.

PsychoEnfants : Quels sont les aspects positifs du redoublement scolaire selon vous ?

J-L  Aubert : On ne peut pas à proprement parler d’aspects positifs au sujet du redoublement scolaire. Le redoublement n’est efficace que dans un seul cas ciblé et précis : lorsqu’un enfant a des difficultés récurrentes. Ces difficultés sont la traduction d’un malaise chez l’enfant. Déstabilisé pour une raison bien précise, comme une maladie, un problème familial ou autre, l’enfant a une raison de ne pas suivre à l’école et son retard est alors justifié. C’est dans ce cas-ci que le redoublement peut être efficace.

PsychoEnfants : Quel(s) problème(s) pose la question du redoublement scolaire aujourd’hui ?

J-L Aubert : Le redoublement est dû à des difficultés scolaires, qui sont elles-mêmes liées à  un environnement peu enclin à la réussite de l’enfant. Les raisons d’un redoublement ne se trouvent que très rarement au niveau de l’intelligence d’un enfant, il s’agit en réalité de troubles affectifs, éducatifs et/ou culturels. Un enfant qui apprend doit être psychiquement disponible et non perturbé par des troubles conscients comme inconscients. Le problème est que l’on ne se pose pas les bonnes questions, on apporte donc de mauvaises réponses.

PsychoEnfants : Pourquoi la France compte-t-elle plus de redoublants que ses pays voisins ?

J-L Aubert : En France, « difficulté scolaire équivaut à redoublement » or, c’est une erreur. On s’acharne à répondre au problème scolaire par le scolaire. Comme je l’ai dit précédemment, on ne se pose pas les bonnes questions donc c’est logique que l’on n’apporte pas les bonnes solutions. Le problème auquel il faut remédier se situe au niveau du diagnostique des causes du redoublement : un mauvais diagnostique amène à de mauvais traitements. Ce n’est pas en faisant redoubler son enfant que l’on traite la source des difficultés rencontrées.

PsychoEnfants : Quelles mesures plus efficaces pourraient être appliquées en France ?

J-L Aubert : Faire appel au psychologue scolaire me paraît essentiel. Pour poser un vrai diagnostique il doit y avoir concertation du psychologue, de l’enseignant et surtout des parents. Chacun à sa place apporte son point de vue et permet de faire avancer la démarche vers la solution adaptée au problème.

PsychoEnfants : Nous dirigeons-nous vers une suppression totale du redoublement scolaire ?

J-L Aubert : Je ne peux pas vraiment apporter de réponse à cette question, mais je pense qu’il y a du changement à faire. Si on n’apporte pas une réponse préventive à ce problème, on ne restera que sur le curatif d’un diagnostique faussé. Ca n’a pas de sens. La prévention est souvent la clé de la solution d’un problème et dans cette situation c’est également le cas.

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