Une étude récente révèle que de plus en plus de jeunes écrivent des informations intimes et privées sur Internet. Une mise en scène de soi qui inquiète certains psys et que l’on retrouve notamment sur le réseau communautaire Facebook. Etat des lieux et entretien avec Michael Stora, psychanalyste.

Une étude* rendue publique dans le cadre de la « 7ème Journée pour un Internet plus sûr », démontre que les jeunes dévoilent facilement des informations privées sur la toile.
Ainsi, ils seraient 67,5% à donner leur adresse e-mail, 23,6% à confier leur adresse postale. 43,7% y publieraient des photos et 34,7% y dresseraient la liste de leurs amis.
Plus les enfants grandissent, plus ils communiquent leurs données personnelles. 74,7% des enfants de 10 ans ne mettraient pas en ligne d’informations quand leurs parents le leur ont interdit. En revanche, seulement 27% des jeunes de 16 ans se plient à cette règle.

Fais ce que je dis…

21% des parents avouent ignorer où s’informer concernant le partage des informations personnelles sur Internet. 15% des parents ayant des ados de 15 ans leur demandent même conseil.
L’étude révèle également que les parents ne montrent pas forcément l’exemple. En effet, 74,7% inscrivent sur Internet leur adresse postale, 85,7% y notent leur date d’anniversaire et 51,3% y mettent en ligne leurs photos.

PsychoEnfants a cherché à savoir d’où venait l’engouement des jeunes à confier des informations sur eux sur le net et comment expliquer le succès des réseaux communautaires, de type Facebook.

Questions à Michael Stora, psychanalyste et psychologue clinicien pour enfants et adolescents au CMP de Pantin (93) où il a créé un atelier jeu vidéo. Il est l’auteur, entre autres, de Les écrans, ça rend accro…, Hachette Littératures.

PsychoEnfants : Comment expliquez-vous le succès de Facebook auprès des ados, alors que ce réseau était davantage destiné à un public de jeunes adultes ?
Michael Stora : C’est un phénomène assez révélateur de la dérive de notre société. De nos jours, nous remarquons une forte adultification des enfants. Ils ont déjà des comportements adultes, s’habillent comme leurs aînés… Beaucoup veulent faire comme les grands qui sont sur Facebook, car eux-mêmes se considèrent comme des grands. Et puis, c’est une manière de rester en contact avec leurs amis le plus possible, ce qui est très important à cet âge. Facebook présente une offre enrichie par rapport à MSN, mais moins créative que les blogs.

PsychoEnfants : Autrefois, le journal intime servait à recueillir les humeurs. Facebook joue-t-il également ce rôle ?
Michael Stora : Je dirai que Facebook est davantage un journal de bord qu’un journal intime. De plus, le jeune donne à lire ce qui lui arrive à un vaste public, cherche à avoir le plus de commentaires possibles, ce qui n’était pas le cas du journal intime.

PsychoEnfants : On voit beaucoup de jeunes filles prendre la pose sur ces réseaux, parfois de manière aguicheuse… Est-ce un moyen de se mettre en scène ?
Michael Stora : Oui. C’est un espace de mise en scène de soi. Certaines adolescentes exhibent leur décolleté, leur poitrine naissante. C’est une manière de se rassurer sur leur sexualité future. Inconsciemment, en s’exhibant, elles cherchent à venger leurs mères qui n’ont pas toujours été épanouies. C’est une manière de s’affranchir d’une culture de la honte et de la culpabilité. Elles peuvent aussi chercher le regard d’un homme, un regard paternel qu’elles n’ont pas toujours à la maison.

PsychoEnfants : Cette mise en scène n’est-elle pas dangereuse ? N’importe qui peut voir ces photos…
Michael Stora : Une étude a montré que la plupart des ados connaissent leurs « amis » inscrits sur Facebook. Même s’il est vrai que le terme « ami » est plus synonyme de relation que de réelle amitié puisque les amis de mes amis peuvent devenir les miens sans que je ne les ai rencontrés dans la vie. Mais cela rassure peut-être les ados de penser que ce ne sont pas de parfaits inconnus.
Quant à la drague, les adolescentes aiment bien parler à des garçons plus âgés. Elles peuvent employer des mots crus qu’elles n’utilisent pas au quotidien. La majorité des jeunes sait ce qu’elle met en ligne et garde pour elle sa vraie intimité.

PsychoEnfants : Facebook peut-il être un objet transitionnel ?
Michael Stora : Si on fait référence à la définition de Winnicott, alors non car cela sous-entend que c’est un objet que l’on abandonne vite. Je parlerai davantage d’espace potentiel où l’on est soi sans être vraiment soi. C’est un espace de construction, de jeu. C’est une simulation de cet autre que l’on tend à être. Il y a souvent un décalage entre ce que les jeunes donnent à voir sur Internet et la réalité.

PsychoEnfants : Avoir un profil sur Facebook peut-il présenter des avantages pour les jeunes ?
Michael Stora : Personnellement, je n’en vois pas. C’est une grande conciergerie où tout le monde se surveille. C’est une dérive de la téléréalité.

PsychoEnfants : À l’inverse, y a-t-il des risques à s’exposer sur Facebook ?
Michael Stora :
On ignore pendant combien de temps les informations sont sauvegardées. Bien sûr les photos consignées sur les comptes Facebook sont parfois peu valorisantes et peuvent porter à préjudice. Mais on peut excuser les excès de l’adolescence. Le problème, c’est que chacun se retrouve à devoir gérer son image, comme un people. De plus, on indique son vrai nom sur Facebook, à la différence d’un blog ou d’un chat sur un forum par exemple.

PsychoEnfants : Quelle attitude conseiller aux parents ?
Michael Stora :
De ne surtout pas s’inscrire sur Facebook dans l’objectif de surveiller son enfant. C’est très bien que les jeunes refusent d’être amis avec leurs parents sur ces réseaux. Les parents ne sont pas des amis, ce sont des parents. Cet espace pour le secret, pour le mensonge, aide l’ado à s’autonomiser. Tout montrer à ses parents relève d’une angoisse massive à se séparer.
Au-delà des réseaux sociaux, il y a des règles symboliques à poser à ses enfants, comme l’attention vis-à-vis des autres et de soi. À l’adolescence, le jeune voudra transgresser des règles, mais pas forcément celles-là. Le regard et la parole du parent sont la première des vérités pour l’enfant.

* Étude menée du 26 janvier au 2 février 2010 par l’institut Opinion Matters pour Trend Micro, éditeur de solutions de sécurité sur Internet, auprès de 526 parents d’enfants âgés de 10 à 16 ans, et de 500 enfants de 10 à 16 ans.

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