La diffusion du documentaire « Victimes d’un pédophile : le combat d’une vie » diffusé lundi 11 janvier sur France 3 a suscité de nombreux témoignages et réactions de la part des téléspectateurs. Face à ces interrogations, PsychoEnfants tente d’apporter quelques réponses.

Questions à Martine Nisse, thérapeute familiale et co-auteur avec Pierre Sabourin de Quand la famille marche sur la tête aux Editions CouleurPsy Seuil



PsychoEnfants : Dans le documentaire, Jérôme Nozet dit avoir « occulté » pendant des années les agressions sexuelles dont-il a été victime. Comment une telle amnésie est-elle possible ?
Martine Nisse : Il s’agit ici de ce que l’on nomme un refoulement. Jérôme Nozet a subi enfant un acte traumatique d’une telle charge émotionnelle, qu’il est impossible de l’évacuer par des moyens ordinaires, c’est-à-dire des cris, des pleurs, de la colère, etc. De plus, ces actes ont été commis par une personne censée le protéger, puisque son agresseur Michel Garnier était un ami de la famille. L’enfant victime reçoit l’injonction de faire comme si rien ne s’était passé. L’esprit humain est fait de telle sorte, qu’il va refouler cet acte traumatique. Il va falloir par la suite un événement particulier, une sorte de puissant déclic, pour que se lève l’amnésie. Dans le cas de Jérôme Nozet, cet événement sera le décès de sa mère.

PsychoEnfants : Pourquoi est-ce si difficile pour une victime de parler?
Martine Nisse : Tout d’abord, ces victimes ressentent un terrible sentiment de honte et de culpabilité qui les empêche de parler. Et surtout, dans les affaires de pédo-criminalité, on touche au sujet le plus intime qui soit, à savoir la sexualité. C’est très difficile pour un enfant d’aborder ce sujet avec ses parents, car il y a toujours ce sentiment de honte. De plus, les victimes de pédophiles sont dans un état d’effroi, incapables d’exprimer ce qui leur est arrivé. Pour survivre à de tels événements, ils développent ce que l’on appelle la dissociation de l’identité post-traumatique, pour expliquer cela de façon simple, il y a le corps d’un côté et l’esprit de l’autre. Et pour évoquer ce qu’elles ont subi et refoulé pendant les années, les victimes doivent se rapprocher de la souffrance, et c’est bien souvent ce qui les empêche de parler. Même si cette étape est obligatoire pour une reconstruction future.

PsychoEnfants : Alors qu’il s’est tu pendant des années, Jérôme décide de parler et consacre sept années de sa vie à la traque de son agresseur. Comment expliquer une telle détermination ?
Martine Nisse : Pour lui, s’engager dans une telle démarche est le début d’une thérapie. Il quitte la place de soumission que lui avait imposée son agresseur, et il devient actif pour faire émerger la vérité et se construire un lien de solidarité avec les autres victimes. En quelque sorte, il apporte la lumière aux autres. Cette notion est très bien illustrée dans le documentaire lorsque Jérôme change l’ampoule d’une lampe chez une autre victime. Il apporte la lumière de façon concrète mais aussi de façon métaphorique. Cette détermination s’explique donc par le fait qu’il ait choisi de s’en sortir en aidant les autres. La création de son association « Maryse Nozet » s’inscrit dans le même cheminement.

PsychoEnfants : Ce documentaire a beaucoup aidé Jérôme Nozet dans sa reconstruction. En quoi, dans ce genre de situation la parole est-elle primordiale ? Que risquent les victimes qui se murent dans le silence ?
Martine Nisse : Les victimes qui ne parlent pas risquent la mort. Il faut savoir que la pulsion pédophilique est infanticide. Ces pulsions morbides vont être intégrées chez l’enfant qui, plus tard, en grandissant, peut les retourner contre lui-même et adopter une attitude autodestructrice. De plus, tant que la victime ne parle pas, elle reste sous l’emprise de son agresseur qui lui a imposé ce silence. Elle reste sa proie, ce qui bien entendu est insupportable. C’est pour cela que la parole est indispensable à la reconstruction de la victime. Mais cela doit se faire avec un spécialiste, et surtout en respectant le rythme de chacun, selon son histoire, sa personnalité, etc.

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