Inspirées par des sites anglo-saxons, des sociétés françaises surfent sur la vague des kits de dépistage anti-drogue qu’ils soient urinaires, salivaires ou autres. Autrefois réservés aux professionnels, ces entreprises ouvrent désormais leurs stocks de tests aux particuliers et notamment aux parents désireux d’avoir une preuve fiable à la réponse « mon ado se drogue-t-il ? » Mais n’est-ce pas rompre quelque part la confiance parent-enfant ?

Questions à Frédéric Rodzynek, fondateur et dirigeant de testdrogue.fr :

PsychoEnfants : Pouvez-vous nous présenter votre activité ?
Frédéric Rodzynek : Testdrogue.fr existe depuis avril 2009. Jusqu’à présent, on travaillait avec les professionnels. Puis on a eu de plus en plus de demandes de consommateurs. Ces derniers souhaitent le plus souvent se dépister eux-mêmes en vue d’une pré-embauche ou parce qu’ils occupent des postes à risques (grutier, routier…). Ils veulent savoir si le joint occasionnel qu’ils fument peut porter atteinte à leur travail. Des parents ont entendu parler de ces tests et nous ont contactés. Face à cette demande en expansion, nous avons alors décidé de créer des notices spécifiques et simplifiées pour les particuliers.

PsychoEnfants : Vous recommandez de faire ces tests en informant l’ado ou à son insu ?
Frédéric Rodzynek : Il y a une règle de base : ne jamais faire ce test par surprise la première fois. C’est la meilleure façon pour que l’ado se sente trahi. La première étape, c’est le dialogue. C’est aux parents d’expliquer ce qu’est la drogue, d’avertir du danger mortel que cela représente et de poser des interdits. Puis les parents préviennent que ce dépistage est l’une des nouvelles règles de la maison et que, d’ici un mois, ils feront un dépistage inopiné, juste pour contrôler (comme on le fait pour l’alimentation ou les fréquentations). On joue carte sur table.

PsychoEnfants : Est-ce que vous n’avez pas peur de « fliquer » les ados avec ces tests et de rompre la confiance parent-enfant ?
Frédéric Rodzynek : Au contraire ! Avant on surveillait les copains, on sentait les vêtements, on fouillait la chambre de son ado. Ici tout le monde est honnête et prévenu. Cet outil permet de savoir que son enfant a un problème avec la drogue avant même que cela ne soit visible par un changement comportemental (irritabilité, perte de motivation…), qui est le signe que la dépendance est déjà là. Les ados refusent souvent d’admettre qu’ils se droguent. Les parents ont désormais un moyen de leur prouver scientifiquement qu’ils mentent. C’est le début du dialogue ! Même un ado bien éduqué et averti peut céder à la pression du groupe et faire une chose qu’il sait interdite. Savoir que ses parents le contrôlent est une barrière supplémentaire qui peut l’empêcher de passer à l’acte. La drogue est un danger mortel. Tant mieux si beaucoup de consommateurs s’en sortent et ont une vie normale, mais je pense que ce dépistage peut éviter bien des soucis.

Questions à Pascal Hachet, psychologue, docteur en psychanalyse et spécialiste des questions relatives aux drogues. Il travaille dans un Point Accueil Écoute Jeunes et est l’auteur, entre autres, de Ces ados qui fument des joints (Fleurus) et Adolescents et parents en crise (Champ Social).

PsychoEnfants : Que pensez-vous de ces tests ?
Pascal Hachet : Ils sont vendus sur un site grand public bien argumenté mais avec un langage martial qui invite les parents à partir en croisade contre la drogue. On voit que le fondateur a une formation commerciale et que la question de la santé n’est pas centrale. Ces dépistages me font penser à des tests de grossesse. C’est comme si dans les années 50, les parents voulaient vérifier si leur fille avait fauté et éviter qu’elle n’ait recours à un avortement interdit.
Je trouve la démarche opportuniste. Elle risque de faire plus de mal que de bien.

PsychoEnfants : Quelle attitude recommandez-vous ?
Pascal Hachet : Le dialogue. Il n’est pas toujours facile de parler de drogue avec son ado, mais la loi vient nous aider car elle en interdit la consommation et permet la discussion. Les parents peuvent dire « On sait qu’à ton âge, on a envie de ce genre d’expérience mais on veut que ce soit le moins dangereux pour toi, ta scolarité et tes relations avec les autres. Tu peux t’amuser, mais on ne veut pas que ce soit illégal. Quand c’est interdit par la loi, il n’y a plus de négociation possible ». De même, quand les parents ont la quasi certitude que leur ado se drogue, ils doivent le lui dire pour éviter la politique de l’autruche. L’ado teste l’adulte et sa capacité à poser des limites.
En étant ensemble, en passant de bons moments en famille, on tisse des facteurs de protection qui sont des garde-fous. Mettre en application ces tests, c’est risquer d’endommager ces liens privilégiés.

PsychoEnfants : Faire de la « prévention active » n’est donc pas une bonne chose pour vous ?
Pascal Hachet : Je n’aime pas du tout cette expression. C’est comme si on déclenchait une guerre pour éviter qu’on nous la fasse ! C’est mauvais de frapper directement. Cela revient à être agressif pour pallier le manque d’autorité. On utilise la frappe massive sur des gens qui n’ont rien fait. Vous imaginez la défiance de principe quant à la capacité de l’ado à faire ses choix. Et ce n’est pas parce que les chiffres disent qu’un jeune sur deux de 13 à 25 ans a déjà pris du cannabis, que cela signifie qu’ils ont poursuivi l’expérience. Les jeunes ne sont pas tous des têtes vides. Globalement la jeunesse va bien au niveau de la santé. Et le cannabis ne conduit généralement pas à une grande dépendance ou à de la toxicomanie.

PsychoEnfants : Il y a tout de même des ados que l’usage intense de cannabis rend amorphes…
Pascal Hachet : Si le jeune a réellement des problèmes avec la drogue, ces dépistages ne l’encourageront certainement pas à se confier à ses parents. Il risque au contraire d’adopter une conduite d’évitement. Il ne voudra pas être testé de force et des tensions pourront apparaître. On a l’impression que les parents vont jouer à Sherlock Holmes ou aux Experts avec ces kits de dépistage. Mais là c’est la vraie vie, on ne joue pas avec ça. Plutôt que de menacer de dépistage, on explique sa position, on l’argumente, tout comme pour les questions de sortie.

PsychoEnfants : Exposer ses arguments ne suffit pas toujours…
Pascal Hachet : Être parents ce n’est pas être manichéens, mais mettre de la nuance pour transmettre. Ca vaut le coup de redire la même chose. Il faut toujours répéter l’interdiction. Avec ces tests, on fait au lieu de dire. L’ado trouvera d’autres moyens pour se mettre en danger s’il a un mal être psychique profond. Enfin, les parents ne sont pas seuls, ils peuvent se faire aider. Il existe 280 Consultations Cannabis en France, dispensant des conseils et des soins anonymes et gratuits.

Connaître la liste des Consultations Cannabis :
http://www.drogues.gouv.fr/etre-aide/lieux-daccueil/consultations-jeunes-consommateurs/

Drogues Info service 0 800 23 13 13

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