L'insémination pos-mortem en question

Fabienne Justel, 39 ans, a demandé à la justice française le droit de récupérer le sperme de son défunt mari pour pratiquer ensuite une Assistance Médicalisée à la Procréation (AMP) à l’étranger. Benoît Bayle*, psychiatre, donne son avis sur ce que la médecine appelle une AMP Post Mortem…

PsychoEnfants : Qu’est-ce qui peut motiver Fabienne Justel à vouloir un enfant de son défunt mari ?

Benoît Bayle : Pour parler des motivations d’une personne, il faut la connaître en profondeur… Il s’agit là d’une question de respect. Si j’en crois la presse, Fabienne a connu Dominique, son futur mari, pendant trois ans. Très tôt, leur relation semble marquée à la fois par un désir affirmé d’enfant, et par la maladie potentiellement mortelle de Dominique. Malheureusement, leur mariage s’achève au bout de quatre mois, parce que la mort les sépare. Fabienne explique qu’en voulant concevoir cet enfant, il ne s’agit pas de ramener son époux à la vie, mais plutôt d’avoir une image vivante de l’amour qu’ils ont vécu ensemble. Grâce à cet enfant, leur relation pourrait continuer… Elle exprime là quelque chose de très ordinaire, à savoir que tout enfant incarne la relation conjugale de l’homme et de la femme qui lui donnent la vie, mais elle oublie qu’un enfant ne peut pas incarner la relation d’un couple séparé par la mort.

PsychoEnfants : Le projet d’avoir cet enfant est-il le même si le mari n’est plus là ?

Benoît Bayle : Bien sûr que non ! … Mon propre corps me pose ces questions fondamentales : « qui suis-je ? », « d’où est-ce que je viens ? », « à qui dois-je la vie ? ». Si Fabienne avait un enfant issu du sperme de Dominique mort, cet enfant aurait l’impression de devoir la vie à un mort, ce qui est en réalité une approximation… car il serait l’enfant conçu par Fabienne, avec le sperme de son mari décédé, et grâce à une équipe biomédicale. D’une certaine façon, il devient avant tout l’enfant du désir de Fabienne, ce n’est plus l’enfant d’un couple, et il reçoit la mission aliénante d’incarner une relation conjugale que la mort de Dominique a désormais rendue impossible.

PsychoEnfants : Dans quelles mesures le « travail de deuil » vient altérer le jugement d’une femme qui réclame une AMP post mortem ?

Benoît Bayle :Le « travail de deuil » commence ordinairement par une phase de refus, c’est-à-dire de négation de la mort. Puis la personne endeuillée traverse généralement une période de colère, avant de sombrer dans une phase de dépression, qu’elle surmonte peu à peu. Le deuil prend alors fin. C’est bien entendu dans la première période, celle du refus, que la demande d’une AMP post-mortem peut être « faussée » par le travail de deuil. 
On parle de « deuil pathologique » lorsque ces étapes ne parviennent pas à se faire. Parfois, à l’origine de ces deuils pathologiques, on retrouve des deuils antérieurs mal élaborés. Il est troublant de voir que Fabienne Justel a vécu un deuil terrible, dans son enfance : perdre son papa à l’âge de deux ans, alors que sa mère attendait un petit frère…

PsychoEnfants : Quelles différences faites-vous entre une mère veuve qui était enceinte avant la mort de son époux et une qui demande à être enceinte après la mort de celui-ci ?

Benoît Bayle : La différence est colossale ! Ce sont les fondements de l’identité du sujet qui sont construits sur des bases radicalement différentes. Dès la conception, l’être humain possède ce que j’appelle une « identité conceptionnelle », qui participe à la construction de son sentiment d’identité. J’ai découvert cette notion à partir d’un exemple extrême, celui de l’enfant issu de l’inceste. Être conçu d’un viol ou d’un inceste, représente bel et bien une problématique identitaire qui émerge dès la conception, et qui pourtant n’a rien à voir avec le biologique… Ainsi, avant d’être fils ou fille de …, nous sommes tous « être conçu d’un homme et d’une femme, à un moment particulier de l’histoire de l’humanité et dans un lieu donné du monde ». L’identité conceptionnelle répond à ces fameuses questions : « qui suis-je ? », « d’où est-ce que je viens ? », « à qui dois-je la vie ? ».
La femme qui perd son époux au cours d’une grossesse, porte en elle un enfant qui est le fruit d’une relation concrète avec le défunt. Cet enfant incarne la relation de deux vivants… La femme qui demande à être enceinte par insémination post-mortem, porte en elle un enfant conçu hors sexe qui est avant tout, comme je le disais, le fruit de son désir, désir réalisé grâce à l’apport des gamètes congelés du mari décédé et avec l’aide d’une équipe biomédicale. C’est toute la structure de l’identité de l’être humain conçu qui se trouve radicalement bouleversée… Cette particularité se retrouve d’ailleurs avec la plupart des pratiques d’assistance médicale à la procréation, mais ici, la mort du conjoint la rend encore plus problématique.

PsychoEnfants : Comment l’enfant pourra-t-il se construire ?

Benoît Bayle : Le début de la vie laisse le champ libre à de nombreux possibles… Je ne suis pas de ceux qui prédisent le malheur, sous prétexte qu’un enfant est conçu selon des méthodes que, pour ma part, je désapprouve sur le plan psychologique et éthique. La vie est faite d’épreuves, et la condition de l’être humain est de parvenir à surmonter certaines souffrances. Certains portent un fardeau plus lourd que d’autres ; certains parviennent à porter un même poids mieux que d’autres. 
La conception naturelle entoure parfois le berceau de l’enfant de nombreuses peines, mais ce n’est pas une raison valable pour autoriser des pratiques qui ne respectent pas l’enfant à naître. Nous assistons aujourd’hui à une véritable peur d’interdire. Il faut que tous les désirs se réalisent. La société souffre profondément de ce manque de repères, et la médecine de la procréation nous réserve des lendemains qui déchantent, car elle est porteuse d’une véritable violence sociale à l’égard de nos propres enfants. Il est temps d’en prendre conscience.

PsychoEnfants : Quelles seront les principales difficultés à son développement ?

Benoît Bayle : Ce qu’on peut dire avec certitude au sujet d’un enfant issu d’une insémination post-mortem, c’est qu’il a à résoudre un certain nombre de problématiques –identitaires, biographiques et environnementales– liées aux conditions de sa conception. Identitaire, car il incarne une relation conjugale impossible dans le temps et dans l’espace, c’est un enfant de l’inconcevable. Si l’artifice technique permet sa venue au monde, il doit affronter le fait d’être conçu d’un homme mort et d’une femme en deuil. Il incarne un véritable casse-tête psycho-logique : « comment cela se fait-il que je puisse naître d’un homme mort ? » Mais c’est aussi un enfant conçu hors sexualité, qui doit sa vie au médecin autant qu’à sa mère. Cet enfant devra également affronter le processus de deuil (bien souvent pathologique) que sa mère ne sera pas parvenue à élaborer. Enfin, il sera probablement chargé du poids d’une mission en lien avec la mort de son père : faire revivre celui-ci, ou faire revivre la relation conjugale de ses parents, et bien d’autres choses encore, au grès des fantasmes d’un environnement malheureusement endeuillé.


* Benoît Bayle est psychiatre des hôpitaux et docteur en philosophie. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la psychologie prénatale, il exerce au centre hospitalier Henri-Ey, à Chartres, et vient de publier aux éditions Robert Laffont un essai intitulé « À la poursuite de l’enfant parfait. L’avenir de la procréation humaine. »

Publicités