L'abandon d'enfants en question

Un nourrisson de deux jours a été abandonné à Anvers en Belgique, dans une « boîte à bébé ». Ce dispositif n’a été utilisé que deux fois en 9 ans. Il est cependant présent dans plusieurs autres pays d’Europe comme l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche ou encore la Hongrie.
Il se présente sous la forme d’un tiroir protégé, relié à une alarme qui se déclenche automatiquement lorsqu’un enfant y est déposé. Ainsi, le nourrisson est pris en charge rapidement tout en préservant l’anonymat de la maman. En France, c’est l’accouchement « sous X » qui est proposé aux mères qui souhaitent abandonner leur bébé.

Myriam Szejer est psychanalyste et pédopsychiatre.Elle exerce dans les maternités, notamment auprès de femmes décidant d’accoucher « sous x ». Elle est l’auteur de Le bébé face à l’abandon, le bébé face à l’adoption aux Editions Albin Michel.

PsychoEnfants : Que pensez-vous du dispositif de la « boîte à bébé » ?
Myriam Szejer : Son utilisation a heureusement été abolie en France en 1904. Ce dispositif permettait aux femmes d’abandonner leur enfant dans des hôpitaux ou des centres sociaux de façon anonyme. Il n’y avait aucune prise en charge de la mère ni avant ni pendant l’abandon, ce qui est néfaste pour elle comme pour l’enfant. Un soutien et un suivi psychologiques sont en effet essentiels pour que l’abandon se passe dans les moins mauvaises conditions possibles.
De plus, la « boîte à bébé » n’est pas un dispositif pertinent dans la mesure où il n’a été utilisé que deux fois en près de 10 ans en Belgique. Il est très proche du système d’abandon dans la rue, moyen que les femmes utilisent plus facilement.

P. E : Comment expliquez-vous qu’une femme décide d’abandonner son bébé ?
M. S. : Il y a autant d’abandons que de situations différentes. Il n’y a pas de profil type. Ces femmes peuvent être de tous milieux sociaux, de tout âge, avoir des enfants et une vie de famille.
La raison de l’abandon est plus profonde qu’un souci financier ou qu’une question d’âge. Il s’agit de femmes en souffrance, ayant vécu un abandon réel ou fantasmé étant enfant. Celles qui ont été abandonnées, négligées, voire maltraitées par leur propre mère, abandonneront plus souvent leur enfant. Elles répèteront, malgré elles, le schéma qu’elles ont vécu.
Il y a également des pressions de la part de leurs proches, notamment pour les femmes tombant enceintes hors mariage, ou les très jeunes filles de familles conservatrices.

P. E : Quelles sont les différentes formes d’abandon que vous rencontrez ?
M. S. : La plupart du temps, l’abandon se fait à la maternité et découle d’un accouchement « sous x ». Il est prévu par la mère et l’équipe soignante. Cependant, dans le cas de la « boîte à bébé » ou de l’abandon dans la rue, il s’agit souvent de très jeunes filles qui ne savent comment agir après l’accouchement. Généralement, elles ont caché leur grossesse, ont honte et sont totalement perdues. Elles subissent des pressions familiales. C’est un drame terrible pour elles, car elles n’ont pas d’autres choix que de se séparer de leur enfant.
Lorsqu’un accouchement se déroule à domicile et que le bébé est abandonné, on retrouve rapidement la trace de la mère. L’enfant est souvent laissé à quelques mètres du lieu de l’accouchement que ce soit dans une poubelle en bas de l’immeuble de la mère ou chez un proche.

P. E : Comment se passe « l’après abandon » pour ces femmes ?
M. S. : Il est rare qu’elles acceptent d’être suivies par des spécialistes, tant la souffrance est grande. Il est difficile pour elles de parler de leur histoire, car il s’agit d’une plaie qui ne se refermera jamais.
Cependant, il n’est pas rare qu’elles fondent une famille et qu’elles aient des enfants par la suite.

P. E : Agissent-elles sur un « coup de tête » ou est-ce un acte réfléchi ?
M. S. : L’abandon d’un enfant ne se fait jamais sur un coup de tête. C’est un bouleversement vécu comme un drame, aussi bien par la mère que par l’enfant.
Quand les femmes accouchent « sous x », un suivi psychologique est obligatoire, ce qui n’est malheureusement pas le cas en Belgique avec le système des « boîtes à bébé ».
Ce suivi leur permet de réfléchir à leurs motivations et parfois de revenir sur leur décision. C’est une aide précieuse dans ces moments difficiles.
Il arrive ainsi que ces femmes hésitent, après l’accouchement, à se séparer de l’enfant. Elles sont alors informées des diverses possibilités qui s’offrent à elles : un suivi psychologique gratuit ou encore une mise en relation avec des associations, notamment pour parents seuls.

P. E : Il arrive donc que certaines mères reviennent sur leur décision et gardent leur bébé ?
M. S. : Oui. Après un accouchement « sous x » ou un abandon dans une « boîte à bébé », une femme a deux mois pour récupérer son enfant. Ces mères sont ensuite suivies pendant plusieurs mois, notamment si elles sont célibataires, en difficulté financière ou encore que leur famille ne les soutient pas.
Il faut distinguer les femmes qui souhaitent réellement se séparer de leur enfant de celles qui ont « juste » besoin de conseils et de soutien. C’est au spécialiste de déterminer s’il s’agit d’une volonté d’abandon ou d’un appel à l’aide. Si ces femmes sont suivies et aidées correctement, elles reviendront sur leur choix.

P. E : Est-il possible qu’une femme ayant abandonné puis récupéré son bébé l’abandonne de nouveau ?
M. S. : Bien sûr. Dans ces cas-là, les mères ne s’occupent plus de l’enfant, décident de le placer, à la DDASS par exemple, mais peuvent également le maltraiter. C’est une souffrance double pour l’enfant, qui aura vécu un premier abandon à la naissance, puis pendant la petite enfance.
Heureusement, il arrive également que certaines femmes se découvrent des mères heureuses et attentionnées, à l’inverse de ce qu’elles pouvaient penser devenir.

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