Parents maltraités

Les services de la police fédérale belge ont recensé 1620 plaintes en 2008 émanant de parents maltraités par un ou plusieurs de leurs enfants. En l’espace de cinq ans, ces chiffres ont doublé ! Une recrudescence que tient à tempérer Astrid Kaisin, porte-parole de la police fédérale. « En 2007, la Ministre de la Justice avait lancé une grande campagne de sensibilisation à la violence intrafamiliale. La police y est donc plus attentive et dresse plus de procès-verbaux qu’avant ». Une campagne qui a peut-être aussi permis aux parents de se sentir moins seuls et d’oser porter plainte. Car si la violence à l’égard des enfants est largement médiatisée, celle concernant les parents est bien souvent tabou. En 2005, dans une enquête réalisée par maman.fr pour le magazine PsychoEnfants, 7% des parents sondés avouaient déjà se faire taper par leurs petits.
Questions au Dr Yves Tyrode, psychiatre, pédopsychiatre et psychanalyste. Il est expert près la cour d’appel de Nîmes et chargé d’enseignement de psychiatrie légale à l’université de Toulouse Purpan. Il a co-écrit Petite terreur ou souffre-douleur, aux éditions Albin Michel.

PsychoEnfants : Ce type de maltraitance à l’égard des parents touche-t-il un profil de famille en particulier ?

Dr Tyrode : La maltraitance parentale touche tous les milieux sociaux mais par des voies différentes. Elle est plus difficile à débusquer chez des familles bien organisées, bien sous tous rapports. Chez des familles fragilisées, en lien avec l’assistance sociale pour d’autres motifs, on est davantage vigilant.

P. E. : Comment un enfant peut-il en venir à maltraiter ses parents ?

Dr Tyrode : Ces parents ont une capacité de tolérance excessive. Et puis peu à peu, les insultes ou les coups se multiplient sans que le père et la mère ne sachent plus se faire entendre et ne maîtrisent plus les événements. On retrouve ce type de situations dans des familles ou la mère gère seule l’éducation car le père n’est presque jamais présent et compense par un trop grand laxisme. Il préfère alors se retrancher dans un rôle plus sympa : aller au foot avec son enfant plutôt que de le punir quand cela serait nécessaire. Il existe également des cas où la mère est victime de la violence de son conjoint. L’enfant peut se rapprocher de celle-ci pour la protéger. Ils forment alors un couple fusionnel où les rôles sont inversés. L’enfant devient exigeant. Il imite le père et reproduit son comportement agressif. L’enfant est transformé en tyran domestique.

P. E. : Pourquoi les enfants agissent-ils ainsi ?

Dr Tyrode : C’est une façon de se venger, de mettre leurs parents en échec quand ceux-ci prêtent beaucoup d’importance aux notes par exemple. Les enfants réalisent en grandissant que leurs parents ne leur ont pas permis d’avoir une enveloppe bien construite. Leur personnalité propre n’est pas respectée. Ils se vengent car ils n’ont pas trouvé leurs repères. Ils manquent de limites, en veulent toujours plus et paradoxalement sont frustrés et se bloquent.

P. E. : Pourtant des frères et sœurs éduqués de la même manière ne prendront pas tous le chemin de la violence…

Dr Tyrode : Bien sûr, chaque enfant a son caractère. La place qu’il occupe dans la fratrie importe également. Chaque enfant se débat avec son rôle.

P. E. : Pourquoi les parents ne réagissent-ils pas plus ?

Dr Tyrode : Tout simplement parce que cette maltraitance a sa place dans l’économie familiale. Elle s’est installée progressivement. Par exemple, une mère peut être dépassée par le nombre d’enfants à gérer et être satisfaite que le fils aîné l’aide et prenne de l’ascendant sur les autres. Mais il prendra aussi cet ascendant sur les adultes, plus tard. Ces injures ou ces coups perçus par les gens comme inacceptables ne sont que le haut de l’iceberg. Mais la famille, elle, s’y est habituée. Chacun a pris sa place en faisant avec. Il est difficile d’en sortir tout comme une femme battue a du mal à partir.

P. E. : Les enfants cherchent-ils à faire passer un message à travers cette violence envers leurs parents ?

Dr Tyrode : Ce n’est pas un message, c’est un agissement quasi-réflexe. Devant une frustration, l’enfant injurie ou lance un objet. Résorber ces agissements relève d’un travail de fourmi. Les parents doivent sortir de la victimisation, faire des efforts quotidiens. Si l’enfant est tout le temps devant les jeux vidéo, la télé, et qu’on le laisse faire pour avoir un moment de répit, cela se paye un jour. L’effort doit être collectif. Père et mère doivent s’impliquer. Dans les familles recomposées, il est difficile de savoir qui a l’autorité. Les enfants saisissent vite ce vide. Heureusement, tous ne deviennent pas des petites terreurs. Quand on est dépassé, il faut appeler des personnes compétentes.

P. E. : Les parents osent-ils franchir le pas ?

Dr Tyrode : Demander de l’aide donne l’impression aux parents d’un échec dans leur éducation. Mais c’est important de consulter un professionnel de l’éducation ou un psychothérapeute. Ils mettront en place des techniques de dialogue et s’interposeront entre l’enfant maltraitant et ses parents. Ils triangulent la relation, évitent la fusion et les excès. Le parent suivant cette thérapie sera aussi restauré dans son narcissisme, dans sa confiance en lui et dans son rôle d’adulte.

P. E. : Y a-t-il un âge où il est trop tard pour agir ?

Dr Tyrode : Plus qu’un âge, c’est une durée et une répétition qui posent problème. Il est en général plus facile d’intervenir auprès d’un adolescent car il est plus âgé et dialogue mieux.

P. E. : Un enfant qui a déjà violenté ses parents pourra-t-il de nouveau vivre avec eux sans que cela ne se reproduise ?

Dr Tyrode : Face à des dysfonctionnements majeurs, il est parfois préférable d’isoler l’enfant pour qu’il trouve un cadre plus structurant mais tout en veillant à ne pas l’enlever à sa famille. C’est la difficulté.

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