Dans la tête d’Elise, enfin retrouvée…

Victime d’un troisième rapt parental, Elise, 3 ans et demi, vient d’être retrouvée. Ce dimanche 12 avril 2009, sa mère s’apprêtait à traverser la frontière ukrainienne lorsqu’elle a été interpellée en vertu d’un mandat d’arrêt européen.
À la séparation de ses parents, Jean-Michel André et Irina Belenkaya, l’enfant n’a cessé d’être ballottée. En 2007, la justice française attribue la garde à son père, mais la mère l’enlève une première fois, et emmène l’enfant en Russie, où la justice russe lui donne raison. En 2008, Jean-Michel André se rend en Russie pour soustraire Elise en secret. Depuis, il vivait à Arles (Bouches-du-Rhône), où deux individus l’ont agressé vendredi 20 mars avant de s’enfuir avec sa fille.
Placée momentanément en Foyer d’accueil, Elise a regagné la France mardi midi. Le père voudrait « que sa fille puisse avoir une vie à peu près normale». Pour l’instant, elle se dit « fatiguée » et serait « extrêmement confuse ».Les séparations conflictuelles des couples binationaux tournent parfois à la véritable prise d’otage, plongeant l’enfant dans une fragilité psychologique au moment du rapt.

Cinq questions à Marc Ferrero, psychologue clinicien à Lyon:

1) Que peut-il se passer dans la tête de la fillette au moment du rapt ?

Cela dépend de l’âge de l’enfant, plus il sera grand, plus il sera capable de comprendre. Au moment du rapt, il réalise qu’on l’enlève à quelqu’un qui lui est cher. L’enfant est en état de sidération. Elise a du pleurer, se débattre, et ressentir une montée forte d’adrénaline causée par la peur. Après, c’est le scénario catastrophe, le passage brutal d’une situation à une autre. Les souvenirs des deux précédents rapts doivent accumuler les traumatismes. A chaque enlèvement, la situation devient de plus en plus incompréhensible, à la mesure du déchirement de ses parents.

2) Comment un enfant vit-il un tel déracinement ?

C’est plus qu’un déracinement. Pendant ces violences, l’enfant réel n’existe plus et devient désincarné. Il est instrumentalisé à tour de rôle par chacun des parents. Le problème est que dans la majorité des cas, le parent rapteur dévalorise et disqualifie l’autre parent pendant la rétention. Apparaît ensuite ce que l’on appelle le syndrome d’aliénation parentale, l’enfant va prendre fait et cause pour le parent ravisseur, qui aura toujours raison au moment où il parle. Le traumatisme va être entretenu, ritualisé.

3) Est-ce qu’il peut ne pas y avoir de conséquences traumatiques ?

Non, il y a toujours des conséquences traumatiques, quelle que soit la durée du rapt, qu’il s’effectue avec ou sans violences physiques. Ces enfants développent souvent une hyper maturation, car ils ont été confrontés à des situations qu’ils n’auraient pas du vivre. Ce qui entraîne une maturation cognitive, l’enfant tentant de comprendre des choses qui ne sont normalement pas de son âge. De plus, dans ce type de relation, tout est fondé sur l’emprise du parent sur l’enfant, qui aura beaucoup de mal à sortir de cette dialectique de soumission.

4) Quelles sont les peurs que peut générer un rapt ?

D’abord, la peur de l’abandon va grandir, notamment parce qu’elle sera distillée sciemment par l’autre parent pendant la rétention. Ensuite, peut survenir un processus de régression, l’enfant va refuser de grandir. Conditionné par l’emprise parentale, il pensera qu’il est préférable de rester sous la tutelle protectrice du parent, que la vie est trop dangereuse. Par ailleurs, on observe des symptômes psychosomatiques, telles des poussées d’eczéma, ou une énurésie secondaire. Enfin, par le syndrome de reviviscence, l’enfant aura tendance à revoir en boucles ces événements traumatiques. En tous les cas, l’avenir est toujours investi de façon peureuse et pessimiste.

5) Que peut présumer l’enfant sur les raisons d’agir du parent rapteur ? Risque-t-il d’en vouloir à ce dernier ?

L’enfant pense que le parent agit pour son bien. Il va se sentir bien avec le parent avec qui il est, au moment où il se trouve avec lui. Le parent qui est présent a toujours raison. C’est une situation effroyable, car en même temps, l’enfant va culpabiliser. En effet, il pensera entraîner ces actes, et qu’il en est responsable. Ce n’est que bien plus tard, à l’âge adulte, qu’il en voudra au parent, qui l’a tenu à l’écart de l’autre pendant tout ce temps. Le problème se pose au retour de l’enfant. Ce n’est pas parce qu’il a retrouvé une situation « normale » que tout est réglé. Il faut dégager l’enfant d’une situation passive dans laquelle il était chosifié. Un travail psychologique ou psychiatrique est nécessaire pour l’accompagner, qu’il devienne acteur de sa vie pour qu’il puisse refaire confiance à autrui. L’année dernière, 250 enfants ont connu des déplacements conflictuels. Même si une « grande majorité se termine bien », Nadine Morano,  secrétaire d’Etat à la Famille, souhaite protéger les enfants issus de couples binationaux. « Dorénavant, pour obtenir une autorisation de sortie du territoire ou un passeport pour un enfant, la signature des deux parents sera obligatoire », a-t-elle confié dans un entretien au Parisien/Aujourd’hui en France publié ce jour. Cette mesure devrait s’inscrire dans le projet de loi sur l’autorité parentale qui sera discuté au Parlement à la rentrée prochaine.

Écoutez sur notre blog l’interview de Vanessa Saab, directrice de la rédaction, interviewée par Jean-Jacques Bourdin sur RMC, mardi 14 avril.


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